Geneviève du Combout : une enquête à Quimperlé.

Dans un de mes cartons d’archives concernant les Papeteries de Mauduit, une photographie m’intriguait. Je vous la livre ici. Elle représente monsieur Henri de Mauduit, et ce que je supposais être ses collaborateurs. Grâce à divers recoupements, j’avais pu dater approximativement ce cliché du début du XXe siècle, autour de l’année 1905. La question posée était de tenter de retrouver les noms des cadres de l’entreprise entourant le patriarche directeur. Henry de Mauduit, le capitaine d’industrie qui avait si habilement développé les moulins du Combout et de Kerisole achetés par son père Joseph en 1855. Il en avait fait une usine papetière florissante et reconnue.

Henry de Mauduit et ses collaborateurs 3 - copie
Henry de Mauduit et ses collaborateurs vers 1905

Accaparé par plusieurs autres projets et tâches, j’oubliais quelque peu cette photographie, bien que je l’aie furtivement insérée dans mon second ouvrage consacré aux Ursulines de Quimperlé. Et puis, un jour, mon amie Moutte m’envoie une carte postale ancienne, me demandant si je pouvais élucider la mystérieuse signature « Geneviève » inscrite au dos.
[Je dois confesser ici, avec un petit sourire embarrassé, que Moutte m’avait déjà transmis ce document un an plus tôt… et que, comme on dirait aujourd’hui, je l’avais tout simplement zappé].
La carte postale représentant le Combout, écrite par une certaine Geneviève nous désignant sa demeure aux confins de l’usine, adressée à une miss Dunlop au pensionnat des Ursulines de Quimperlé : quelle invitation à plonger dans les recensements et la généalogie quimperloise ! Je dois croire que le destin, bien aidé par la malice de Moutte, s’acharne, entre les Papeteries de Mauduit et les Ursulines… Alors … l’enquête commence.

– La carte est datée du 14 juillet 1905 : cachet de la poste et texte de Geneviève nous le confirment.
– La maison désignée sur la carte est située au Combout. La vue est prise depuis la colline de Tréméven, rive gauche de l’Isole. La demeure de Geneviève se trouve sur la rive droite, surplombant les bâtiments de l’usine, nichée au milieu des jardins potagers, à la lisière du bois de Kerisole.
Par chance, le recensement de 1906 ne mentionne qu’une seule Geneviève au lieu-dit « Le Combout » : Geneviève Goujon, âgée de vingt ans. Elle vit dans la maison familiale avec son père Jules, comptable aux papeteries, ses deux sœurs, Anne et Marguerite, ainsi que Mélina Legros, la mère de sa défunte mère — autrement dit, la belle-mère de Jules et grand-mère maternelle des trois jeunes filles.

Le Combout — Quimperlé 1906

Première énigme résolue : je sais qui est la jeune femme qui a écrit la carte. Une recherche dans les archives me fournit le patronyme de la mère de Geneviève : Estelle Marie Alexandrine Legros, ce qui confirme l’information sur le recensement du Combout de 1906 : Mélina Legros, belle-mère. Et, là, oserais-je dire le bonheur ? En tout cas ce que j’adore, pas de résultats de recherches, pas de généalogie en ligne. Quelle aubaine ! Je me lance !

Le père, Jules Antoine Goujon, naît le 23 janvier 1852 au 24, rue Montholon, dans le 2e arrondissement de Paris. C’est le fils de Claude Goujon, ancien garçon boulanger devenu concierge, et de Victorine Eugénie Maligne, également concierge. Claude est originaire de Villiers-en-Morvan, en Côte-d’Or, tandis que Victorine vient de Vire, dans le Calvados. Sans doute « montés » tous les deux à Paris pour y trouver du travail, ils s’y rencontrent alors que Victorine est cuisinière. Le couple se marie le 22 janvier 1842 dans le 3ᵉ arrondissement de Paris. De cette union naîtront deux enfants : Jules, et sa sœur Antoinette Virginie Amélie, que l’on appelle couramment par son troisième prénom, Amélie. Elle épousera Luc Dumoulin, caissier de banque, le 1er octobre 1874 à Paris, 3e arrondissement.
Mais, revenons à Jules Goujon. Issu d’une modeste famille de concierges parisiens, il se distingue par de brillantes études qui le mènent à une carrière de comptable reconnu. En 1883, il réside et travaille à Hennebont. Cette même année, il épouse à la mairie de Mauron, dans le Morbihan, Estelle Legros, fille de Joseph Legros, notaire et ancien maire bonapartiste du bourg. Les parents de Jules sont déjà décédés à Paris. Quant au père d’Estelle, il est mort à Mauron. Sa mère, Aimée Guilloteaux, assiste à la cérémonie et y donne son consentement.
Trois ans plus tard, nous retrouvons Jules et Estelle à Quimperlé où naît leur premier enfant, une fille prénommée Geneviève Marie Victoire. Jules travaille comme comptable aux Papeteries de Mauduit, où il a probablement été recruté en raison de ses compétences professionnelles. De leur union naitront cinq enfants, tous à Quimperlé :
– Geneviève , le 22 février 1886, rue du Château.
– Anne Amélie, le 20 septembre 1887, au Combout.
– Marguerite, le 22 juillet 1889, au Combout.
– Marie-Cécile, le 23 août 1890, née au Combout, décédée à l’âge de 21 jours.
– Joseph Claude, le 4 janvier 1892, rue du Château, décédé à 15 mois.

Genevieve 1886
Naissance Geneviève
Anne 1887
Naissance Anne
Naissance Marguerite
Naissance Marie Cécile
Naissance Joseph
Décès Marie Cécile

La naissance de Joseph (qui ne vivra que 15 mois), provoqua un séisme car les suites de l’accouchement furent dramatiques pour cette famille : Estelle, la maman, décède deux heures après la naissance. Aimée Guilloteaux, la grand-mère maternelle des enfants, quitte alors Mauron et vient s’installer chez son beau-fils Jules : en effet, les trois petites filles ne sont âgées respectivement que de 6, 5 et 3 ans. Il y a une domestique à gages, Louise Guillou, une quimperloise de 17 ans. [ Louise Isabelle Guillou, née le 30 septembre 1879 à Kerisole de Jacques Guillou et Jeanne Guyader, tous les deux papetiers. Louise, restée célibataire, décède le 25 octobre 1958, rue Brémond d’Ars à Quimperlé ].

Grâce aux recensements de Quimperlé nous pouvons suivre la famille Goujon :
– 1891 : les parents et les trois filles demeurent au Combout. Ils ont une domestique, Mathurine Hélou.
– 1896 : la mère, Estelle Legros est décédée. Jules demeure rue Brémond d’Ars avec ses filles et sa belle-mère, Aimée Guilloteaux. La domestique est Louise Isabelle Guillou, née à Kerisole en Quimperlé le 30 septembre 1879 de Jacques, papetier, et Jeanne Guyader, papetière. Louise décèdera célibataire, rue Brémond d’Ars à Quimperlé, le 25 octobre 1958.
– 1901 : Jules, ses trois filles, Aimée Guilloteaux sa belle-mère (appelée Mélanie, son troisième prénom étant Mélina), et la domestique, Françoise Hémon, 20 ans.
– 1906 : Jules, les trois filles et Mélina, la belle-mère nommée par son nom d’épouse, Legros. On note également la présence de Antoinette Virginie Goujon, dite Amélie, la sœur de Jules. Elle avait épousé à Paris, Luc Dumoulin, employé de banque. Se trouvant seule, sans descendance, elle vient donc terminer sa vie à Quimperlé où elle décèdera le 22 septembre 1913, à 69 ans. La domestique est Maria Guégan de Rostrenen.
– 1911 : Jules est décédé au Combout le 19 octobre 1910 à l’âge de 58 ans. La grand-mère Guilloteaux est décédée en 1909. Geneviève est devenue  chef de famille, elle demeure au Combout avec ses deux sœurs et leur tante paternelle, Amélie Dumoulin. Leurs voisins les plus proches sont les Colliec : la mère Julie Le Dren, le fils Charles, papetiers et ses sœurs Yolande, papetière, Luce, apprentie couturière chez Pajot, Marie Joséphine [1] qui deviendra la Directrice des Papeteries de Mauduit et Yvonne.
– 1921 : les trois sœurs Goujon, célibataires, demeurent au 43 rue Brémond d’Ars. Geneviève et Anne sont institutrices libres. Nous pouvons les imaginer employées au pensionnat Jeanne d’Arc créé par les Ursulines restées à Quimperlé suite à leur expulsion du monastère du Bel Air en 1907. La communauté était alors exilée en Angleterre.

[1] Marie Joséphine Colliec est présente sur le recensement de Quimperlé mais également sur celui de Beaconfield en Angleterre où elle est élève à St Ursula’s High School. Le recensement en France correspond à la situation au 10 mars 1911. Celui du Royaume-Uni au 2 avril 1911. Nous pouvons imaginer que Marie Colliec était alors en vacances de Pâques à Quimperlé et qu’elle rejoint l’Angleterre entre le 10 mars et le 2 avril.

Décès d'Estelle Legros
Décès de Joseph
Le Combout 1891
rue Brémond d'Ars 1896
rue Brémond d'Ars 1901
Le Combout 1906
Le Combout 1911
rue Brémond d'Ars 1921

C’est à cette adresse que décède Geneviève, le 28 juillet 1922. Elle n’a que 36 ans et a dû interrompre sa carrière d’enseignante pour raison de santé alors qu’elle était unanimement reconnue dans le canton pour son dévouement auprès des enfants et en particulier pour la fondation en 1912 et la prospérité de l’école libre de Bannalec.

Décès de Geneviève Goujon en 1922
Union Agricole du 30 juillet 1922

Anne et Marguerite Goujon quitteront alors Quimperlé. En 1926, le numéro 43 de la rue Brémond d’Ars sera occupé par Madame Vernon (1869-1938), son fils Albert (1894-1954) et ses deux filles, bien connues à Quimperlé comme les « demoiselles Vernon », couturières renommées : Marie Yvonne (1892-1979) et Anne Marie Henriette Olga (1896-1949) [2]. Les deux sœurs de Geneviève, célibataires, décèderont à Paris : Anna, ancienne professeure, en 1951 et Marguerite, ancienne institutrice, en 1952. Elles demeuraient ensemble dans le 8e arrondissement, 62 rue de Ponthieu.

[2] La maison voisine, le 42, abrite monsieur. et madame Coatval avec leurs deux filles : Andrée, employée à la Société Générale et Yvonne, sténo-dactylo aux Fonderies Rivière. Andrée et Yvonne comptent elles aussi parmi ces nombreuses demoiselles quimperloises de la basse-ville, dont la destinée fut marquée par la Grande Guerre de 1914-1918, qui priva leur génération de prétendants.

D’aucuns vont me dire : et la photo ? Eh bien, j’ai retrouvé une photo de Jules sur un avis de décès. Il est incontestable que le personnage au milieu de la photo, au-dessus d’Henry de Mauduit, est Jules, le comptable de Kerisole.

Ainsi, c’est une simple carte postale, griffonnée en 1905 par une jeune Geneviève Goujon depuis sa maison du Combout, qui aura permis de tirer le fil d’une histoire oubliée. Derrière quelques mots adressés à une pensionnaire des Ursulines, se dévoile une généalogie, une vie familiale marquée par les drames mais aussi par le courage et l’engagement de ces trois sœurs, filles d’un  comptable devenu figure respectée des Papeteries de Mauduit. Et, par un effet de miroir presque poétique, cette carte aura éclairé une photographie muette : on peut désormais y reconnaître, aux côtés d’Henry de Mauduit, le visage de Jules Goujon, son fidèle collaborateur. Un cliché qui n’était qu’une énigme visuelle devient alors un témoignage vivant, chargé d’histoires et de destins.

© GB septembre 2025.