Jean
et
Jeanne

© 2024 – Marie-José du Vallon

C’est la guerre 39-45 qui a permis la rencontre de ma mère, Nordiste avec mon père Sud-Finistérien. De même, c’est la guerre 14-18 qui a réuni ma grand-mère maternelle, Bretonne du Trévoux avec mon grand-père maternel, Flamand d’origine, de même que ma grand-mère paternelle et mon grand-père paternel.
C’est leur histoire que je vais vous raconter, telle qu’ils me l’ont relatée. Mes recherches et mon imagination ont fait le reste.

Jeanne, brune aux yeux d’un bleu lumineux , à droite de la photo est née le 4 août 1922 à Armentières dans le Nord. Sa famille vit à Baisieux. Son père dirige une entreprise de filature. Elle vient d’avoir 16 ans en août 1939. Son père, Jules la charge d’une mission : trouver une maison dans le Finistère où sa famille pourra se réfugier en cas d’invasion allemande.

Le 1er septembre 1939

L’Allemagne envahit la Pologne et déclenche la seconde guerre mondiale en Europe. Le 3 septembre 1939, coup de tonnerre dans bien des demeures françaises ! Honorant la garantie des frontières de la Pologne, la France et la Grande Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne. Les français répondent avec détermination à l’ordre de mobilisation.
Le 30 septembre 1939, à Baisieux, Jeanne, 16 ans, prépare activement ses valises. Son père, Jules, Directeur de la filature de la ville, la presse. Il va la conduire jusqu’à la gare. Elle doit se rendre chez ses grands-parents maternels au Trévoux dans le Finistère, afin de chercher une maison dans la région pour accueillir dès que possible toute la famille.

Lorsque la première guerre mondiale, a éclaté le 2 août 1914, son père, Jules, est âgé de 16 ans. Lorsque les armées allemandes approchent d’Armentières, sa ville natale, Jules ne veut pas rester sous la domination de l’ennemi. Il décide de fuir le 9 octobre 1914 avec sa sœur aînée, Adrienne. Ils partent sur les routes comme les 45 000 évacués des régions autour de Lille. Sa mère et sa sœur Marguerite demeurent à Armentières…
Arrivés à Béthunes, Jules et sa sœur découvrent médusés que les éclaireurs allemands les ont déjà précédés. Jules connaît les horreurs de la guerre, car c’est sous une pluie de balles qu’il doit se frayer un passage avec sa sœur pour rejoindre Lille. Après des semaines d’incertitude, l’armée anglaise délivre Armentières.
Jules craint que ce triste épisode se renouvelle. Il préfère anticiper et ne pas avoir à fuir sur les routes en pleine exode. Jeanne se souvient que son père Jules a remplacé un instituteur mobilisé en 1914. D’origine flamande, il a demandé et obtenu la nationalité française le 6 avril 1916. En mentant sur son âge, Jules s’est engagé en 1916 à l’âge de 18 ans pour combattre l’ennemi allemand. Il est chargé d’observer avec une paire de jumelles le camp ennemi d’une hauteur suffisamment élevée, en grimpant dans les arbres ou dans les clochers des églises pour guider par télécommunication le tir des canons français sur les lignes allemandes du front.

Un jour de l’observatoire du Mont noir, Il a dû guider avec un serrement au cœur les canonniers français à tirer au canon sur la ferme familiale de son grand-père située en contrebas du Mont Kemmel, occupée par les allemands. Il apprendra avec soulagement que les membres de sa famille ont pu fuir avant le bombardement.
Blessé aux yeux au 1er semestre 1918, il profite d’une permission qui lui a été accordée pour se rétablir et part pour Quimper, où ses deux sœurs, Adrienne et Marguerite se sont réfugiés. Sa mère, Marie-Josèphe Delporte, modiste est décédée au début de l’année 1918. Son père Charles-Eugène, brasseur, est mort quand Jules avait 14 ans. Ses sœurs ont fui Lille pour Dieppe, puis Londres et enfin elles se réfugient à Quimper, en Bretagne.

Institutrices, elles enseignent dans une école à Quimper. Ma grand-mère en coiffe travaille également dans cette école. Mon grand-père, Jules la rencontrera donc lors de cette permission. Ils s’écrivent durant deux ans. Il l’épousera le 27 mai 1921.

Jeanne part donc en éclaireur. Son père, 41 ans, sa mère, Marie-Josèphe, 42 ans, sa sœur, Marguerite 17 ans et son petit frère, Gérard, 12 ans, la rejoindront dès qu’elle aura trouvé une maison à louer. Sa sœur aînée, Marguerite et son petit frère Gérard lui font la bise en l’enviant un peu. Jeanne ne va pas fréquenter l’école. Ils la regardent avec un peu de crainte et beaucoup d’admiration pour son courage à partir ainsi à l’aventure.
Seul son père conduit Jeanne à la gare. Les adieux sur un quai de gare sont trop durs. Jules porte sa valise tout en lui tenant le bras. Il lui prodigue moult conseils de prudence et lui rappelle que sa cousine, Lucienne, l’attendra à la gare du Nord. Il lui a télégraphié pour l’avertir de la venue de Jeanne. Le trajet se déroule sans souci. Arrivée à Paris, elle aperçoit Lucienne qui l’attend sur le quai de la gare. Lucienne l’embrasse et lui prend la valise des mains. Il ne faut pas lambiner car il faut traverser Paris à métro pour rejoindre la gare Montparnasse et arriver à temps pour prendre le train à destination de Quimperlé.

Après avoir pris un café avec Lucienne, Jeanne prend le train en direction de Quimperlé. Pour elle, s’il n’y avait pas cette nouvelle guerre angoissante, elle se sentirait presque en vacances, de vraies vacances, sans la présence impérieuse de ses deux tantes. Adrienne sa marraine, prénommée « Adé » et son autre tante, Marguerite, dite « Mayenne ». Le surnom de la plus jeune de ses tantes est venu tout naturellement du fait que Marguerite, sa sœur aînée, petite fille, n’arrivait pas à prononcer correctement le mot «Marraine». Les deux sœurs de Jules sont institutrices et demeurent dans le pensionnat qu’elles dirigent à Lille durant la période scolaire. Toutefois, lorsque les vacances débutent, elles débarquent systématiquement à Baisieux pour passer leurs vacances chez leur jeune frère, Jules.

Pour Jeanne, c’est un calvaire. Elles lui font sans arrêt des remontrances, « Tiens- toi droite », « Ne ronge pas tes ongles ». Les deux tantes marquent une nette préférence pour sa sœur aînée, Marguerite. Chaque période de vacances, Jeanne ne souhaite qu’une chose que l’école reprenne très vite pour que ses tantes repartent chez elles. Jeanne est soulagée de savoir qu’Adé et Mayenne ont décidé de rester coûte que coûte dans le Nord.
Plongée dans ses pensées, elle s’aperçoit qu’elle est arrivée à destination. Elle aperçoit ses grands-parents qui guettent sa descente du train. Sa grand-mère, Catherine l’enserre dans ses bras en pleurant tout en évoquant cette guerre qui a éclaté une nouvelle fois entre la France et l’Allemagne. Puis, c’est autour de son grand-père, François de l’embrasser sur les deux joues tout en lui prenant la valise des mains.

Ses grands-parents, ont élevé 10 enfants, cinq filles dont sa mère et cinq garçons. Lors de la première guerre mondiale, ils ont perdu leur fils François tué le 13 février 1917 après s’être porté volontaire pour accomplir à la place d’un père de famille une mission dangereuse face aux lignes ennemies. Ensuite ce fut le tour de leur fils Jean d’être blessé et de perdre son bras droit lors d’une bataille, à Verdun. Très émotive, Jeanne pleure avec ses grands-parents à l’évocation de ces tristes évènements.

Elle est toutefois très heureuse de les retrouver. Tous les trois se dirigent vers le car qui va les amener jusqu’au Trévoux. Ils iront à pied jusqu’à la ferme familiale de Rubéo. Jeanne est déjà venue en vacances en famille à la ferme, en 1936, 1937, 1938 et 1939, car depuis les grandes grèves de 1936, son père et ses ouvriers bénéficient comme tous les salariés français de deux semaines de congés payés. Jules s’est offert une voiture Peugeot 302 pour faciliter ses trajets jusqu’en Bretagne, région natale de sa femme.

Dès le lendemain, ses cousins, Robert et Jean, lui prêtent un vélo. Et en leur compagnie, Jeanne commence à prospecter des maisons à louer dans toute la région de Quimperlé. Les jours où aucune visite de maison n’est programmée, Jeanne aide sa tante Lucie et son oncle Jean en prenant soin du petit Maurice, âgé de 2 ans.
Au bout de quelques semaines, elle trouve enfin une maison à louer, 12 rue Lebas, située entre la basse ville et la haute ville de Quimperlé. Son père lui avait recommandé de chercher principalement dans la ville de Quimperlé. Sa mission est donc bien remplie. Son père sera fier de sa fille Jeanne. Accompagnée par son oncle Jean et sa tante Lucie, elle visite une nouvelle fois cette maison de la rue Lebas et attend leur verdict. Ils valident son choix. Même si la maison ne comporte pas de cabinet d’aisance, elle devrait convenir à toute sa famille. Elle va à la poste du bourg du Trévoux pour télégraphier la bonne nouvelle à ses parents, qui se réjouissent de cette heureuse opportunité de vivre en Bretagne, notamment sa mère, Marie-Josèphe, qui va se rapprocher ainsi de ses parents.

Au premier trimestre de 1940

Jules embarque sa femme Marie-Josèphe et ses enfants, Marguerite et Gérard dans la voiture après avoir rempli le coffre de vêtements et du stricte nécessaire pour vivre en Bretagne. Au volant de sa voiture Peugeot 302, ils partent sur les routes comme bien d’autres gens du Nord. Ils vont se réfugier en Bretagne. Comme d’habitude, ils font une halte chez des cousins en Normandie. Ils séjournent ensuite quelques jours à la ferme de Rubéo au Trévoux. Toute la famille s’installe ensuite 12 rue Lebas, à Quimperlé.

Les sœurs de Jules, Adrienne et Marguerite, restent chez elles à Lille. Adrienne, l’aînée, a déjà connu l’exode en 1914. Jetée sur les routes avec son jeune frère Jules, elle s’était jurée de ne pas renouveler cet épisode dramatique, car les éclaireurs allemands étaient arrivés avant eux sur Béthunes, leur lieu de repli. Après l’invasion du Danemark et de la Norvège, la bataille de France démarre en mai 1940 quand l’armée allemande envahit le Luxembourg, la Belgique et les Pays- Bas, jusqu’alors neutres. L’armée française se retrouve en quelques jours au bord de la déroute. C’est la grande pagaille de l’exode. Les populations fuient l’avancée allemande. Début juin 1940, les troupes françaises situées à la frontière sont faites prisonnières par l’armée allemande. C’est la défaite.
Le gouvernement français se voit contraint de demander l’armistice qui est signé le 22 juin 1940 à Rethondes dans l’Oise, là où précisément l’armistice avait été signé le 11 novembre 1918. L’Allemagne ayant perdu la première guerre mondiale, le dictateur allemand, Adolf Hitler voit dans la défaite de la France l’occasion de se venger de l’humiliation subie par l’Allemagne en 1918.

Après une guerre éclair, les troupes allemandes envahissent la France. Près de 2200 soldats allemands investissent Quimperlé le 21 juin 1940. Jules impressionné par l’avancée fulgurante de l’armée allemande fait remarquer à sa famille que pour un peu, les allemands arrivaient avant eux à Quimperlé.

La ville a une particularité. Elle comporte une basse et une haute ville. La basse ville est enserrée par deux rivières, l’Ellé et l’Isole, qui se rejoignent au niveau du pont du moulin de la ville pour constituer la Laïta sinuant jusqu’à l’estuaire du Pouldu. Elle comprend une église romane construite en 1050. La Haute ville est située sur une colline où se dresse une église gothique datant des années 1500.
C’est l’occupation. Quimperlé avec 2 200 soldats pour 8 000 habitants devient la ville la plus occupée de l’Ouest. Les allemands réquisitionnent des grands hôtels, des écoles et instaurent le couvre-feu à 21 heures. L’essence est rationnée. Faute de carburant, la voiture Peugeot 302 de Jules ne circule plus guère. Elle reste garée dans le garage qu’il loue sur les quais de la Laïta. Jeanne se déplace à vélo tout comme sa sœur Marguerite et son jeune frère, Gérard. Refusant de cesser le combat, depuis la BBC à Londres, le général Charles De Gaule lance le 6 juin 1940 un appel à rejoindre la Grande Bretagne et l’empire britannique pour poursuivre la lutte contre l’Allemagne. Il est entendu par les marins de l’Ile de Sein qui décident de répondre à son appel de poursuivre la guerre en rejoignant avec leurs bateaux la Grande Bretagne.

En signant le pacte d’armistice, la France se retire de la guerre et entreprend avec l’Allemagne une collaboration économique forcée. Philippe Pétain, le héros de la première guerre mondiale devient le 16 juin 1940 le chef du gouvernement de la France. Il succède au cabinet de Paul Reynaud. Investi des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale le 10 juillet 1940, il s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’État français » à 84 ans. Les premiers actes constitutionnels, publiés le 11 juillet, consacrent un régime autoritaire dénommé l’État français. Il mène une politique de collaboration avec les forces d’occupation allemandes. Le gouvernement de Philippe Pétain s’installe à Vichy en juillet 1940. La France est coupée en deux. Le Nord et l’Ouest sont occupés par les allemands tandis que le Sud de la France reste en zone libre.

A Quimperlé, la vie sous l’occupation s’annonce difficile. Les envahisseurs allemands réquisitionnent tout ce dont ils ont besoin dans les magasins, les usines, les fermes. Ils sont prioritaires. Les denrées se raréfient. Des tickets de rationnement sont distribués à chaque famille en fonction du nombre de ses membres. Les files d’attente s’allongent devant les boutiques d’alimentation. Il faut prendre son mal en patience. Le marché noir s’organise. Des patrouilles allemandes sillonnent la ville. La peur règne. Les Quimperlois craignent les arrestations arbitraires. Tous les habitants font profil bas. Pour survivre et gagner un peu d’argent, Jules a trouvé un travail dans un premier temps à la fonderie Rivière. Mais très vite, il se rend compte que cela ne lui convient pas. Il dirigeait une filature et disposait d’une expertise dans ce domaine. Par ailleurs, la fonderie est obligée de travailler pour les allemands, ce qu’il refuse de faire.

En 1941, Son père Jules décide alors de se lancer dans des échanges entre la Bretagne et le Nord. Ayant conservé un grand nombre de relations avec les entreprises de filature, il décide d’échanger du beurre et des produits de la ferme de Rubéo appartenant à ses beaux-parents avec des tissus des filatures du Nord qu’il revendra ensuite sur les marchés.

Ses deux filles, Jeanne, 18 ans, et Marguerite, 19 ans, l’accompagnent à tour de rôle dans ses nombreux périples jusqu’à Lille. Les échanges se développent bien et se poursuivront après la fin de la guerre. Une des seules distractions possibles durant ces années d’occupation, c’est la salle de cinéma Saint Colomban, située en basse ville, qui fait systématiquement salle comble. Toute la jeunesse s’y presse. Les files devant l’entrée du cinéma sont très longues. Les garçons s’amusent à faire onduler la file d’avant en arrière pour faire peur ou pour faire rire les jeunes filles. Les films comme « Casablanca », « l’assassin habite au 21 », « les visiteurs du soir », sont projetés sur l’écran au cours de l’année 1942. La séance doit se terminer impérativement avant le couvre-feu de 21 heures. Les films américains et anglais sont prohibés par la propagande allemande.
C’est lors d’une de ces séances de cinéma qu’un jour de 1942, avec sa sœur aînée, Marguerite, Jeanne 19 ans, se retrouve assise dans la rangée du milieu à côté d’un beau jeune homme brun, âgé de 20 ans. Il engage la conversation et se présente. Il s’appelle Jean. Jeanne éclate de rire et lui répond qu’elle s’appelle Jeanne. Une complicité s’installe aussitôt entre eux…

Jean-Paul COCHÉ est né le 23 juillet 1922, à Kerouarnel en Arzano (29).

Fils de Jean-Louis Coché et de Marie-Josèphe Hello, Jean réside au logis de Kerdaniel. Ses parents ont acquis la ferme le 22 mai 1922 en partage avec un autre couple, Jean-Marie Hello et Marie-Hélène Coché sur les hauteurs de Quimperlé.

 Son père, Jean-Louis a participé à la guerre de 1914-1918 au côté de Jean-Marie Hello. Ils sont devenus amis. A leur retour, ils sont restés en contact et le 29 octobre 1919, Jean-Louis a épousé la sœur de Jean-Marie, Marie-Josèphe Hello tandis que Jean- Marie a épousé la sœur de Jean-Louis, Marie-Hélène Coché. Jean a une sœur aînée, Adrienne née en 1920 ainsi qu’un cousin et une cousine doublement germains, Joseph, communément appelé Jo de 2 ans plus âgé que lui et Hélène Hello, qui a le même âge que lui.
Jean est scolarisé à l’école Sainte-Croix, à Quimperlé. Mais très souvent, comme il parle breton avec ses camarades, il est puni par les instituteurs et condamné à arpenter la cour en portant en signe d’humiliation ses sabots ou ses galoches autour du cou. En effet, durant ces jeunes années de scolarité, le gouvernement français a demandé aux dirigeants des écoles privées et publiques d’interdire aux élèves de Bretagne de parler breton entre eux et de les punir sévèrement s’ils ne respectent pas cette règle.

Jo, Adrienne, Hélène et Jean. Les cousins doublement germains

Chaque jour, avec son cousin Jo, il descend à pied les 4 km qui séparent le village de Kerdaniel de l’école Sainte Croix, puis il remonte en fin de journée par le même chemin pentu. À son retour, comme tout fils de paysan, il aide aux travaux des champs et aux soins du bétail.

Très athlétique, Jean épate ses copains dans la cour d’école en effectuant plusieurs saltos avant ou arrière durant les pauses récréations. Il les impressionne aussi durant les cours de gymnastique où il excelle. Enfin, les petits que les plus grands s’amusent à tourmenter viennent lui demander secours. Ils savent que Jean les aidera en dissuadant les plus grands de s’en prendre à plus petit qu’eux. Tous les grands craignent de l’affronter car il est d’une force peu commune. Grand sportif, Jean excelle dans diverses disciplines sportives auxquelles il s’adonne durant ces temps d’occupation. Avec le cinéma, ce sont les seules distractions que les jeunes peuvent pratiquer.
Il fait de l’athlétisme : course, saut en hauteur, lancer du poids. Il participe à de nombreux championnats. Il joue également au football comme défenseur au patronage de « l’avant- garde » de Quimperlé en 1942, présidé par Eugène Génot qui lui est apparenté par sa mère. Pour son ami, André Rio, Jean représente « l’âme de l’équipe ».

En novembre 1942

Jean s’engage sous le pseudo « Lacoste » dans le mouvement « Turma-Vengeance » créé par Eugène Génot, président du patronage de l’Avant-Garde de Quimperlé. Il ne l’a jamais confié à Jeanne pour ne pas la mettre en danger.
Jean, Paul Tanguy, André Rio, Robert Bourhis, Eugène Yhuel, Robert Naviner, Hervé L’Helgouach, Joseph Mestric et leur professeur de gymnastique et entraîneur de foot, Pierre Peyre, âgé de 52 ans, prêtent serment de libérer leur pays du joug de l’occupant allemand. Le mouvement compte également des femmes. Jean a recruté ainsi Marguerite Le Moing, pseudo « Margo » qui habite à La Mothe, en contrebas de la ferme de Kerdaniel, située sur les hauteurs. Elle sert d’agent de liaison pour l’organisation Turma Vengeance. Il y a également Imelda Le Garrec, futur Madame Brunerie, qui assure la liaison entre le réseau Vengeance et le maquis de Rosgrand. D’autres se joignent bientôt à eux. Ils sont une quarantaine de résistants répartis dans les deux groupes du mouvement de résistance Vengeance créés à Quimperlé. Robert Lancien est quant à lui responsable d’un mouvement qui rassemble des garçons plus jeunes.
La résistance est une organisation clandestine très structurée et hiérarchisée. Pour protéger cette organisation secrète, tous ses membres prennent des pseudos. Les résistants de base ne connaissent les chefs de section que sous leur pseudo. S’ils sont arrêtés, sous la torture, ils ne pourront révéler que le pseudo ou le nom de leur responsable s’ils le connaissent déjà en tant qu’ami ou voisin, mais pas le nom des responsables des autres sections, ni les noms des membres du haut commandement des Forces Françaises Intérieures de la résistance de la région de Quimperlé.

Le 15 janvier 1943, Jean organise une réunion dans la grange de ses parents à Kerdaniel. Robert, pseudo « Bob », un copain et voisin de son âge se souvient d’avoir prêté serment avec d’autres jeunes de leur âge de servir leur pays jusqu’à la victoire finale. Après les bombardements sur Lorient de janvier 1943, la ville de Quimperlé double sa population. Elle compte 20 000 habitants. En effet, beaucoup de Morbihannais fuyant les bombardements sont venus se réfugier à Quimperlé, distant d’une vingtaine de kilomètres.

Par ailleurs, les Allemands ont choisi Quimperlé comme base de repli. Il y a désormais une « Kommandantur », des casernements et des batteries de DCA. Enfin, la ville est devenue une base essentielle pour l’Organisation Todt qui implante une clinique allemande, un camp de Belges rue de Pont-Aven. Les allemands réquisitionnent également les entrepôts de viandes et les usines destinées à fournir l’approvisionnement alimentaire des troupes d’occupation. Beaucoup d’ouvriers, venus de toute l’Europe et notamment de Belgique, sont venus ici pour participer, moyennant finances, à la création de la base sous-marine de Lorient et du Mur de l’Atlantique. La ville de Lorient, le port d’attache des U-boot allemands, est régulièrement bombardé par les alliés. A 20 km, Quimperlé n’est pas épargnée. Des bombes isolées tombent parfois sur la ville. Lorsque l’alerte retentit, tous les habitants se réfugient aux abris installés en basse ville et en haute ville.

Sous les averses des bombes

La consigne dans la famille de Jeanne est claire. En cas d’alerte, chacun doit emporter qui l’argent, qui les bijoux avant de descendre dans l’abri situé en basse ville non sans oublier de fermer la porte d’entrée à clef pour éviter les vols. Certains n’hésitent pas à profiter de la descente des habitants aux abris pour cambrioler les maisons vides de leurs occupants.
Un soir de bombardements intenses sur Lorient, la sirène d’alarme se déclenche. Dans un affolement général, Jeanne, ses parents, sa sœur et son frère se précipitent et descendent aux abris en basse ville en laissant tout leur trésor sur la table de la cuisine et en oubliant de fermer la porte à clef. Heureusement pour eux, ils retrouveront tout intact à la fin de l’alerte. Jeanne gardera toujours en mémoire le sifflement strident caractéristique précédant la chute d’une bombe avant son explosion.

Par la loi du 16 février 1943, l’État Français instaure le Service du Travail Obligatoire qui vise tous les jeunes français nés en 1920, 1921, 1922. L’instauration du STO est un véritable choc pour la population française. Déclaré officiellement réfractaire au STO de la classe 42 par la gendarmerie de Quimperlé le 18 juin 1943, Jean est activement recherché par la police, mais sans succès. En juillet 1943, sous les ordres de l’adjudant-chef François Huon, pseudo « Casa », organisateur des maquis du secteur Nord de Quimperlé, responsable du groupement libération, Jean a recruté des volontaires et pris le commandement d’une section de 35 hommes. Il reçoit aussi des ordres de Pierre Brunerie, Chef d’Escadron d’Artillerie de réserve, adjoint en 1944 au Commandant des Forces Françaises de l’Intérieur de l’arrondissement de Quimperlé.

Jeanne adore aller au cinéma. De bons films sont projetés comme « l’éternel Retour » de Jean Delaunoy et Jean Cocteau avec Jean Marais ou « le corbeau » du réalisateur Henri Georges Clouzot avec Pierre Fresnais. Parfois Jean l’accompagne. En l’absence de Jean, elle s’y rend avec Marguerite ou Gérard. Un après midi, Jeanne se souvient avoir été terrorisée par l’entrée soudaine de soldats allemands lors d’une séance cinématographique. Le STO étant obligatoire, les soldats allemands recherchaient des réfractaires au STO pour les envoyer travailler en Allemagne. Leur entrée impromptue dans la salle déclencha une débandade gigantesque parmi les jeunes hommes présents. L’un des jeunes spectateurs prit la fuite et n’eut d’autres choix que de crever l’écran pour s’échapper pourchassé par un soldat allemand. Les autres bloquaient la sortie pour vérifier tous les papiers d’identité.

Jeanne, Marguerite et Gérard se déplacent fréquemment à vélo. C’est le seul moyen de locomotion autorisé. Ils se rendent très souvent à la ferme de Rubéo au Trévoux pour aller s’approvisionner et ramener sur leurs porte- bagages les produits de la ferme que ses grands- parents conservent pour eux et pour les autres membres de la famille.

Sous la menace d’une patrouille allemande

Jeanne et Jean se rencontrent dès que Jean a l’opportunité de descendre à Quimperlé pour jouer au football ou participer à des championnats d’athlétisme dans la journée. Jeanne va souvent le regarder jouer et l’encourager en compagnie de sa sœur Marguerite et de son frère Gérard. Et, parfois, après le match, il s’attarde un peu pour aller la voir chez elle, rue Lebas, en plein centre-ville de Quimperlé. Les parents de Jeanne, Jules et Marie-Josèphe l’apprécient beaucoup. Jean est un sportif engagé.
Un soir, elle surveille la rue Lebas. Son amoureux, Jean, doit venir la voir, malgré l’heure un peu tardive et le danger que cela représente de ne pas respecter le couvre- feu. Elle a toujours un peu peur pour lui. Il prend parfois de grands risques. Elle entend soudain les semelles cloutées de chaussures résonner sur les pavés de la rue montante. Elle allume et éteint la lumière à plusieurs reprises pour signaler à Jean que tout est OK, la porte n’est pas fermée à clef.

Mais, soudainement, la porte s’ouvre brutalement et deux soldats allemands en patrouille entrent dans la maison et la menacent de leurs armes. Ils hurlent « Licht, licht… Es ist verboten ». En effet, les soldats allemands craignent que les habitants n’aident au moyen de signaux lumineux les pilotes anglais et américains à se diriger vers Lorient pour bombarder le port des U boots. Pour cette raison, tous les propriétaires ou locataires de maison doivent fermer leurs volets ou obturer les fenêtres dès le coucher du soleil.
Ses parents dans la cuisine sont surpris par cette irruption inattendue. Risquant d’être arrêtée pour avoir allumé et éteint la lumière, ce qui peut s’apparenter à des signaux adressés aux aviateurs de la RAF, Jeanne arrive à garder son calme et leur explique tant bien que mal en désignant le pot d’aisance qu’elle le cherchait et ne le trouvait pas dans l’obscurité, si bien qu’elle a dû allumer la lumière pour voir où il était. Sa présence d’esprit les a tous sauvés. Jeanne se souviendra toujours de la terreur ressentie ce jour-là quand les soldats allemands l’ont menacée de leurs mitraillettes. Sa vie n’a tenu qu’à un fil. Durant cette période d’occupation, la population quimperloise vit dans la crainte d’être arrêtée et fusillée par les allemands ou bombardée par erreur par les alliés…

1944

Eugène Genot a pris l’initiative en 1942 de constituer un mouvement de résistance contre l’occupation allemande et recruté des jeunes épris de liberté comme lui appartenant au patronage de l’avant-garde de foot de Quimperlé dont il assure la présidence. Le 27 janvier 1944, Eugène Génot est arrêté et le 28 janvier 1944, tous les membres de la famille Génot sont arrêtés. Dès l’annonce de cette mauvaise nouvelle, tous les résistants du mouvement « Turma-Vengeance » se dispersent et prennent le maquis. André Rio est hébergé et caché une nuit par les parents de Jean Coché dans leur ferme de Kerdaniel puis il intègre le maquis des CDN à Rosporden.

De son côté, Jean rejoint le groupe de résistants dans le bois de Rosgrand en Rédéné, commandé par Pierre de Lépineau et André De Neuville, pseudo « Le Bihan ». Jean et ses compagnons résistants vivent et dorment dans les bois. Ils deviennent des maquisards et ont pour missions non seulement de réaliser des sabotages et des embuscades mais aussi de réceptionner les armes et les munitions parachutées par les alliés et de les cacher en un lieu sûr tenu secret, à savoir dans une grotte située dans le bois de Rosgrand.

Jean dans le maquis devant les grilles du Bois-Joly

Jeanne et Marguerite sont parfois invitées à des mariages. Si des soldats allemands ou des membres de l’organisation Todt s’invitent à la fête, c’est la panique chez les invités. Leur entrée jette un froid dans l’assistance. A leur arrivée, sans se concerter toutes les jeunes filles décident de quitter une à une la salle de bal par crainte d’être arrêtées si elles refusent de danser avec un de ces oppresseurs allemands. Au cours de la journée du 14 février 1944, Jean et Jeanne décident de se rendre au cinéma pour voir le film « la rabouilleuse », une adaptation du roman d’Honoré de Balzac, réalisé par Fernand Rivers. A la sortie de la séance, Jeanne à son bras, Jean est interpellé par un soldat allemand qui lui réclame ses papiers. Jean répète sans arrêt le mot allemand « Bauer, Bauer » qui signifie « paysan » et réussit à convaincre le soldat allemand de le laisser partir pour travailler à la ferme. Les labours et semailles sont prioritaires. Les occupants allemands récupèrent la majorité des récoltes des fermes de la région.

Le 6 juin 1944 a lieu le débarquement des alliés en Normandie. Les maquisards ont reçu l’ordre d’organiser des sabotages pour entraver la route des allemands vers les côtes normandes.
Le 7 juin 1944, à la demande de l’adjudant-chef François Huon, pseudo « Casa », Jean et les 35 hommes de sa section se dirigent du maquis de Rosgrand vers Tréméven et installe leur base opérationnelle dans le village de Controal-Kerfoucher. Le 8 juin 1944, Jean et les membres de sa section détériorent la ligne téléphonique entre Quimperlé-Le Faouët à Querrien.
Suite aux combats du 18 juin 1944 à St Marcel dans le Morbihan, les allemands qui ont subi de lourdes pertes lancent une offensive meurtrière contre tous les maquis de la région du Morbihan et du Finistère, notamment dans les environs de Quimperlé.
Le jeudi 29 juin 1944, remplissant le rôle d’agents de liaison dans le secteur de Baye, Jean et son ami résistant Emile Poupon sont arrêtés. Les soldats allemands les menacent de leur mitraillette et les font grimper tous les deux à l’arrière dans leur camion bâché. Jean et son ami se font face. Assis à côté de chacun d’eux, un soldat allemand ferme le banc. Le camion redémarre et prend la direction de Moëlan-sur-Mer puis roulent vers Riec- Sur-Belon où se trouve une caserne de feldgendarmes allemands qui sert de prison. A un moment donné, sur la route menant de Moëlan-sur-Mer à Riec-sur-Belon, après avoir traversé le pont du Guilly, le camion ralentit pour affronter les virages de Keristinec. Profitant du ralentissement du camion, tous deux se regardent attentivement puis ensemble soudainement, ils bousculent les deux allemands en les bourrant de coups et sautent du camion en marche.

Ils courent à perdre haleine sur la route puis plongent dans la rivière du Belon et nagent sous l’eau. Les balles perforent l’eau de toutes parts en émettant un son assourdi. Ils traversent la rivière et remontent sur la berge en face, franchissent des talus et foncent à travers les ronces vers les bois, poursuivis par le tir incessant des mitraillettes allemandes. Les balles tirées par les cinq soldats de la colonne allemande fusent de tous côtés. Jean n’a jamais nagé, ni couru aussi vite, ni sauté aussi haut. On dit que la peur donne des ailes. Jean a raconté à ses enfants qu’il a sûrement battu plusieurs records de vitesse au cours de cette fuite. Ce jour-là, lui et Emile Poupon ont réussi à s’échapper des griffes des soldats ennemis. Ils reviennent à pied par des chemins détournés dans les environs de Quimperlé.
Un parachutage des alliés a eu lieu dans la nuit du 8 au 9 juillet 1944 près du château de Boblaye. Suivant les instructions du commandant des Forces Françaises de l’Intérieur, Sylvain Loyer, André De Lépineau fait ramener les armes par charrettes dans le domaine de Rosgrand pour être cachées dans une grotte connue de peu de personnes dont Jean. Il connaît bien les domaines du Bois-Joli et de Rosgrand, car ils sont proches du village de Kerdaniel. Les armes doivent être réparties dans la nuit du 24 au 25 juillet entre tous les maquis du secteur. Les ordres du commandant sont formels : les résistants ne doivent plus avoir aucun contact avec leur famille.
Le 26 juillet 1944, l’ennemi attaque une nouvelle fois avec des forces très considérables. Remontant la vallée de l’Ellé, les allemands progressent sur les deux rives. Sur celle de gauche se déroule la terrible tragédie de Rosgrand : Le château et le domaine, qui appartiennent à la famille De Neuville, sont encerclés vers 8 heures du matin. Les maquisards réussissent à s’enfuir, laissant toutefois derrière eux une partie du matériel radio.

Le général Louis de Torquat de la Coulerie né en 1873, parent de la famille de Neuville, séjourne au château. Il est arrêté de même qu’André Hervé, fermier à Rosgrand. Tous les deux sont emmenés à la prison du Bel-Air. Pourtant, le général n’a pas exercé de responsabilité dans la Résistance. Sur la rive droite de l’Ellé, ce même jour, une autre terrible tragédie se déroule. Les soldats allemands qui n’ont trouvé personne dans les bois de Rosgrand, fouillent désormais partout. Plusieurs centaines d’entre eux traversent la rivière Ellé et remontent vers Tréméven. Les hommes de la section de Jean et d’Emile Poupon, une quarantaine, bivouaquent du côté de Controal – Kerfoucher.
Vers les 8 heures du matin, Jean, qui a reçu l’ordre de mission d’assurer la liaison avec le maquis de Rosgrand, se dirige vers le bois joli situé non loin du village de Kerdaniel. En descendant vers l’Ellé, il tombe sur des soldats allemands. Ceux-ci ont positionné des guetteurs partout. Fait prisonnier, Jean est gardé cinq heures durant à la prison de Saint-Adrien en Arzano, puis relâché.
Pendant ce temps-là, les maquisards du camp de Controal – Kerfoucher se scindent en quatre groupes de dix et se dispersent dans les bois. Les ordres sont de refuser le combat et de se replier vers des zones moins exposées. Un des groupes décide de suivre la rivière en longeant la berge et rejoint le maquis de Querrien. D’autres remontent le versant en direction du village de Kergoat. Informés les soldats allemands en grand nombre (plus de 300)) encerclent les hommes de la section de Jean et d’Emile Poupon. Malgré leur armement dérisoire, ils sont obligés de les affronter, à un contre cent, La fusillade éclate mais l’anéantissement est inévitable.

Arrêtés le 26 juillet 1944, les membres de sa section sont conduits, les bras levés durant la marche à pied de trois heures les conduisant de Tréméven à Quimperlé. Les soldats allemands qui les encadrent les frappent, s’ils ont le malheur de baisser les bras. Sous bonne escorte, une vingtaine de ses hommes sont conduits jusqu’à l’Hôtel du Lion d’Or, siège de la Feldgendarmerie, en basse ville, à Quimperlé puis jetés dans les geôles de la prison du Bel Air en haute ville.
Ce même jour, dès qu’il retrouve la liberté, de Saint-Adrien en Arzano, Jean rejoint à pied les membres du commandement de la résistance et leur fait part de sa mésaventure. Il apprend l’arrestation de ses compagnons de lutte.

Le lendemain, 27 juillet 1944, conformément aux ordres donnés, Jean et Maurice Bienvenu, retournent à Controal-Kerfourcher en Tréméven. En se dirigeant vers ce camp, Jean et Maurice se font cueillir en traversant la route par des guetteurs allemands restés là en surveillance.Tous les deux sont immédiatement arrêtés et jetés comme les hommes de sa section dans les geôles de la prison du Bel Air, en haute-ville, à Quimperlé. Dans la prison du Bel Air, endroit maudit, du 27 juillet au 4 août 1944, c’est l’enfer. Le cauchemar commence et semble ne plus finir pour Jean et ses compagnons de misère. Lors des interrogatoires quotidiens, les tortures physiques et morales, les humiliations, la faim s’enchaînent sans discontinuité.

L’adjudant Walter Rubsam et le sergent Walter Schneider s’abreuvent de cognac et d’alcools forts puis frappent les prisonniers comme des démons pour leur faire avouer le nom des responsables de la résistance de la région de Quimperlé. Chaque jour, ses tortionnaires annoncent à Jean comme aux résistants emprisonnés qu’il va être exécuté le lendemain. Plus de 20 de ses compagnons de lutte et de misère sont conduits le 29 juillet 1944 à Kerfany et fusillés là-bas sur la falaise dominant la mer. Lors du passage des camions emportant ces braves, des habitants de Moëlan-sur-Mer indiquent les avoir entendus chanter « la Marseillaise ».
Les allemands veulent savoir qui est à la tête de l’organisation clandestine des forces françaises intérieures de la résistance de la région de Quimperlé. Jean souffre le martyr mais ne parle pas. Il conserve le secret de l’organisation clandestine dont il fait partie. Suite aux coups reçus, il perdra l’usage de l’œil droit les années suivantes et la possibilité de réaliser son rêve, devenir aviateur.

Au cours de cette douloureuse période, sa mère, Marie-Josèphe, avertie de son arrestation, tente de le voir à la prison du Bel Air, mais vainement. Elle apporte des victuailles de la ferme en espérant que les allemands les lui remettent. Mais bien entendu, Jean n’en a jamais vu la couleur. Jeanne informée de l’arrestation de Jean s’aventure avec Marguerite devant la prison du Bel Air située à quelques centaines de mètres de leur maison. Elle essaie vainement de l’apercevoir. Mais les soldats allemands les chassent, en criant « Raus, Raus » signifiant par là-même qu’elles n’ont rien à faire là.

Le 4 août 1944, Jean et 23 de ses camarades de cellule dont Armand Renot, Louis Jegou, Pierre Guillou et Marguerite Le Moing sont transférés à la caserne Bisson à Lorient. Jean souffre de la faim. Un jour, par pitié un soldat allemand lui donnera un quignon de pain. Il s’en souviendra.
Le 9 août 1944, fuyant l’avancée des troupes américaines, les allemands quittent Quimperlé pour se réfugier dans le « Festung » la forteresse de Lorient. Maurice Bienvenu, toujours emprisonné à la prison du Bel Air, est libéré par des Quimperlois. La population de Quimperlé accueille avec soulagement et chaleur les GI américains venus les libérer. Après les instants de liesse, la population apprend avec effroi les atrocités commises par les nazis à Kerfany. Jeanne est éplorée. Elle craint que Jean ait été fusillé. Ses parents, Jean-Louis et Marie-Josèphe pensent que leur fils est mort.
Le 14 août 1944, huit condamnés à mort, dont Jean, Armand Renot, Louis Jegou, Pierre Guillou et Marguerite Le Moing sont emmenés de la prison Bisson à Lorient sur l’Ile de Groix et mis à la disposition du Maire de l’Ile. Sur Groix, les captifs sont employés à des travaux de terrassement, sous la surveillance de gendarmes allemands. Toutefois, les « SS » du continent n’oublient pas les huit « terroristes » et prévoient de se rendre à Groix pour les exécuter. Jean et les autres captifs nouent des contacts avec les pêcheurs de l’île qui vont les prendre en charge.
Entre le 20 et le 26 août 1944, un jeune pêcheur, Fernand Hardy, le bien nommé, est parvenu à faire repasser les condamnés à mort, deux par deux sur le continent, jusqu’au port de Doëlan, cachés au fond du bateau sous les filets de pêche.
Le 25 août 1944, c’est au tour de Jean et Louis Jégou habillés en marins de s’évader. Avec l’aide de Fernand Hardy, qui les cachent à fond de cale, ils s’enfuient et quittent l’Ile de Groix. Mais un patrouilleur allemand les intercepte pour effectuer un contrôle. Tapis sous des tonnes de filet de pêche, ils entendent les bottes des allemands marteler le pont du navire au cours de leur inspection. Jean et Louis Jégou retiennent leur souffle. Heureusement, l’inspection se termine. Les surveillants côtiers allemands remontent sur leur bateau et s’éloignent. Ils poussent un ouf de soulagement. Les condamnés à mort ont échappé à leur fatal destin ! Tous sont sauvés.

Le rescapé

Débarqué le 25 août 1944 au port de Doëlan situé dans la zone libérée du Finistère, Jean revient à Quimperlé que les allemands ont quitté depuis le 9 août 1944 pour se réfugier à Lorient. Des résistants l’ont conduit lui et Louis Jégou en camion jusqu’à Quimperlé. A peine arrivé dans la ville, Jean se rend 12 rue Lebas pour embrasser Jeanne qui pleure en le voyant si mal en point. En le contemplant, Jeanne comprend qu’il a dû subir d’atroces tortures mais tout ce qui compte pour elle, c’est qu’il a échappé à la mort. Son Jean est vivant. Elle pensait qu’il avait été fusillé car elle avait entendu évoquer la tuerie atroce d’une vingtaine de maquisards, commise par des tortionnaires allemands à Kerfany.
Jean l’embrasse tendrement et lui annonce que le combat continue. Il va aller rejoindre les résistants qui luttent pour libérer « la poche de Lorient ». Après avoir salué les parents de Jeanne, Jules et Marie-Josèphe, Il va aller saluer ses parents, qui doivent penser eux aussi qu’il est mort, fusillé.

La tête tuméfiée et le corps couvert d’ecchymoses et d’hématomes, Jean prend le chemin pentu jusqu’à la ferme de Kerdaniel. Sa mère, Marie-Josèphe, sidérée, ne le reconnaît que lorsqu’il s’attable à sa place habituelle dans la cuisine. Elle s’écrie « ma Doue beniget, Mab ! ». Elle croyait son fils mort. Son père Jean-Louis, ému de voir son fils vivant, pose sa main sur son épaule sans rien dire. Jean leur annonce qu’il va dormir une nuit à la ferme, puis repartir pour continuer la lutte contre les occupants allemands sur le front de Lorient. Le 26 août 1944, Jean rejoint le bataillon FFI de Quimperlé stationné près du château et de l’abbaye Saint-Maurice où il est soigné pendant plus de 10 jours par le Docteur Friant, ancien médecin capitaine FFI, puis par le Docteur Gasne, ex médecin capitaine chirurgien du secteur de la Laïta pendant le combat contre la poche de Lorient.

Les F.F.I., commandés par les capitaines Sylvain Loyer et René Brévini occupent sur une dizaine de kilomètres, la rive droite de la Laïta. Les F.T.P.F. et FFI de Scaër, la compagnie de Coray, les F.F.I. de Bannalec arrivent en renfort. Le capitaine Louis Lavat prend le commandement de ces unités regroupées dans le bataillon de Marche du Finistère. Le bataillon de Concarneau, des éléments du bataillon Bigouden et un détachement de fusiliers marins les rejoignent fin août.
Leur objectif est de faire tomber la forteresse de Lorient, qui comprend plus de 26000 soldats allemands placés sous le commandement du Général Farmbacher.
Les Américains vont placer quelques blindés et des canons d’artillerie aux endroits sensibles avant de poursuivre leur marche vers Paris pour libérer la capitale et se diriger ensuite vers Berlin. Les allemands occupent la rive gauche et les combattants Français la rive droite de la Laïta. Les soldats français lancent des incursions fréquentes en zone allemande en traversant la rivière de nuit pour commettre des sabotages ou des embuscades et récupérer les armes et munitions dont ils ont besoin. Jean traverse très souvent la rivière avec quelques camarades pour déstabiliser les troupes allemandes.

Carte de résistant de Jean Coché, entré dans la résistance le 1er septembre 1942 et entré dans le maquis le 6 juin 1944
Maurice Bienvenu et Jean qui s'est engagé comme volontaire dans l'armée le 17 septembre 1944 pour 3 ans en tant que chef de groupe

Le 1er décembre 1944 Jean est nommé sergent.
Jean Coché se fait de nouveaux amis comme Jean Guérard de Kervilio en Ploëmeur dans le Morbihan. A son décès en 1986, Jean Coché lui rend hommage en ses termes « Tu fus volontaire pour aller au maquis dès le 6 juin 1944 et harceler les troupes d’occupation dans la poche de Lorient… Nous n’étions pas nombreux hélas. Mais tu fus de ceux-là ».

Bataillon de marche du Finistère (collection de Gil Van Meewen)

Le 20 avril 1945, les allemands tirent à la mitrailleuse et au canon sur le château de St Maurice auprès duquel se trouve installé le bataillon de marche du Finistère. Les Français ripostent et mitraillent la zone de Keroual-Benoual en Guidel. Occupés à se battre contre les allemands, les combattants ne peuvent pas intervenir pour lutter contre l’incendie qui s’est déclaré dans le château. Quand le combat cesse, le château est en ruine.
Le 8 mai 1945, les représentants du haut commandement allemand signent un acte de capitulation à Berlin en présence des représentants de l’URSS, des USA, du Royaume Uni et de la France.
Le 10 mai 1945, la Poche de Lorient est enfin libérée. Près d’un an après le débarquement et la libération de Quimperlé, la ville de Lorient, les rives de la Laïta, les villes de Guidel, Gestel, Hennebont, Kervignac, Port-Louis, la rivière d’Etel, la presqu’île de Quiberon, l’île de Groix, de Belle-Ile et d’Hoëdic sortent enfin de leur cauchemar. C’est au tour des allemands de se retrouver prisonniers.
Le 23 mai 1945, Jean est affecté au service du déminage. Avec une petite unité pour les surveiller, Jean dirige les allemands vers les plages et tous les lieux où ils ont posé des mines pour qu’ils participent au déminage sous sa surveillance et celle de son unité jusqu’au 10 juillet 1945. Son mépris du danger et son sang-froid sont remarqués par les officiers du Bataillon de marche.

Tous les soldats allemands ne sont pas des barbares

Jean, sergent, à la tête de son service de déminage

Un jour, dans son peloton de déminage, il reconnaît le soldat allemand qui avait eu pitié de lui à son arrivée à la prison Bisson à Lorient et lui avait donné à manger un quignon de pain. Il le fait sortir des rangs et lui ordonne « Toi, Komm ». Tremblant et craignant pour sa vie, le soldat allemand s’avance vers lui. Jean lui tape sur l’épaule et tente de lui expliquer qu’il n’a pas oublié son geste, qu’il lui avait donné à manger alors qu’il crevait de faim. En reconnaissance, Jean affecte le soldat allemand aux cuisines pour préparer les repas des prisonniers, opération moins dangereuse que celle de déminage.

Dès la libération du Finistère et de l’engagement en septembre 1944 de Jean pour trois ans dans l’armée française, Jeanne trouve un emploi dans une administration à Quimper. Elle travaille à la Direction des pensions de guerre. Elle prend le train tous les jours à la gare de Quimperlé. Elle y travaillera jusqu’en janvier 1947.
La conscience professionnelle que Jeanne démontre lors de la réalisation des tâches qui lui sont confiées et son implication la font apprécier de son encadrement. Très souvent, le responsable de service lui accorde de partir plus tôt le samedi matin pour lui permettre de déambuler sur le marché de Quimper avant de reprendre le train pour rentrer à Quimperlé.

Jean et Jeanne se rencontrent lors des permissions de Jean, sergent dans l’armée. Ils vont s’écrire quand il va devoir s’absenter.

Après la reddition de la forteresse de Lorient le 10 mai 1945, Jean va avec son régiment de juillet 1945 à janvier 1946 en Allemagne.

L’Allemagne est découpée en quatre zones d’occupation : les britanniques, les américains et les russes occupent trois zones. Les Français occupent la quatrième zone, la zone Sud-Ouest.
Du 31 juillet 1945 au 31 janvier 1946, Jean se trouve en Allemagne avec son régiment pour occuper la zone française comprenant la Sarre, le Palatinat, les territoires de la rive gauche du Rhin jusqu’à Remagen (comprenant Trèves, Coblence,) le Land de Wurtemberg, la Hesse, le lac de Constance, Etc. Le commandement en chef français est installé à Baden-Baden.

Le 14 février 1946, Jean rejoint la 50ème escadre aérienne de Dijon. Il tente d’intégrer l’école de l’air de Dijon poursuivant son rêve de devenir pilote. Mais lors d’un examen médical, l’état de ses yeux lui enlève tout espoir de le devenir. Du grade de sergent, il devient aspirant d’active le 1er mars 1946. Lors de son séjour à Dijon, Jean obtient le titre de champion de boxe de la Franche Comté. A cette occasion, il a la chance de rencontrer Marcel Cerdan, qui a assisté au match et qui lui indique lors d’un échange après match qu’il est pugnace mais malheureusement, il ne possède pas suffisamment d’allonge pour pouvoir devenir un champion de France. Cela ne les empêche pas de passer la soirée ensemble et de trinquer à la santé de l’un et de l’autre.

Lors d’une permission, Jean et Jeanne se marient. Le mariage a lieu le 20 août 1946 à la Mairie de Quimperlé.

La célébration de mariage se déroule le 21 août 1946 à l’Église Notre Dame en haute ville à Quimperlé durant une permission de Jean. La robe de mariée de Jeanne a été cousue avec de la toile aérienne de parachute.

Le 4 octobre 1946, le Ministre des armées, Edmond Michelet, attribue la croix de guerre avec étoile de bronze à Jean, sergent des Forces Françaises libres de l’Intérieur du Finistère.

Le 15 octobre 1946, Jean est affecté à la base aérienne de Rabat-Salé. Il fait la connaissance des pilotes du groupe de chasse Normandie-Niemen, qui ont combattu aux côtés des russes contre les allemands et sympathise avec un lieutenant, Léon Ougloff, né de parents russes ayant migré en France. Ce dernier est un pilote de chasse, as de l’aviation française de la seconde guerre mondiale

A la fin de la guerre, le gouvernement russe a autorisé Léon Ougloff à rentrer en France avec l’avion de chasse qu’il a piloté durant tout le temps de la guerre. Il en a été de même pour tous les pilotes français qui ont combattu aux côtés des russes dans cette escadrille de chasse. Léon Ougloff et Jean sont amis. Ils passent de bons moments ensemble. Très souvent, il invite Jean à effectuer en cachette des vols en avion. Jean est heureux de pouvoir piloter suivant les conseils de son ami russe. Un soir, Léon Ougloff lui offre à boire de la vodka. Jean s’étrangle tellement l’alcool est fort. Léon Ougloff éclate de rire et lui indique que seul un russe peut en boire sans problème.
Au début de l’année 1947, Jeanne démissionne de l’administration dans laquelle elle travaille à Quimper pour rejoindre son mari Jean au Maroc. Elle ne l’a pas suivi tout de suite car son état de santé ne lui permettait pas de voyager selon son médecin de famille. Une fois remise, elle entreprend seule le voyage. Rien ne l’arrêtera plus. Elle prend le train à la gare de Quimperlé pour Paris. De là, elle traverse toute la France jusqu’à sa partie la plus au sud. Jeanne débarque à la gare de Marseilleaprès avoir effectué plusieurs changements de train dans les diverses gares qui jalonnent son parcours.
Arrivée à la gare de Marseille, elle se rend dans un premier temps à l’antenne militaire dont Jean lui a donné l’adresse pour récupérer son billet d’embarquement. Jeanne décide de se rendre à pied jusqu’à l’embarcadère du bateau qui lui permettra de se rendre à Tanger, au Maroc. Le trajet à pied est plus long que prévu. Aucun taxi en vue. Et sa valise est très lourde. Elle est en sueur quand elle arrive enfin sur le quai d’embarquement. Jeanne arrive juste à temps pour embarquer sur le bateau en partance pour Tanger. La traversée se déroule durant deux jours et deux nuits. Heureusement sa cabine est confortable. Enfin, elle ne souffre pas du mal de mer comme certains passagers.
Elle fait connaissance avec des jeunes femmes de son âge sur le bateau dont certaines vont rejoindre leur mari militaire tout comme Jeanne. Heureusement, car lorsque le surlendemain elle débarque en fin de soirée à Tanger, Jean n’est pas sur le quai. Une jeune passagère, comprenant sa déconvenue et son appréhension l’invite à la suivre jusqu’à un hôtel proche du port, où elle a réservé une chambre. Il reste certainement quelques chambres de libres pour que Jeanne puisse la louer pour la nuit et se reposer en attendant l’arrivée de son mari.

Jean a emprunté une jeep de l’armée et fait le trajet de deux heures de Rabat Salé jusqu’à Tanger où Jeanne a débarqué. Le trajet lui a pris plus de temps que prévu. Il constate qu’au débarcadère, plus personne ne l’attend, car la nuit est en passe de tomber. Le terminal d’accueil des passagers est fermé. Il est un peu inquiet. Il espère que Jeanne a trouvé refuge dans un hôtel proche du port et commence à les visiter tous un par un. Il pousse un soupir de soulagement quand arrivé dans un hôtel, le réceptionniste lui confirme qu’une cliente du nom de Jeanne réside bien dans son hôtel. Le réceptionniste prévient Jeanne par téléphone que son mari l’attend dans le hall d’accueil. Jeanne descend précipitamment l’escalier et se jette dans les bras de Jean. Ils décident de rester dans l’hôtel. Rouler de nuit sur les routes cahoteuses du Maroc n’est pas très sûr.

Le lendemain, tous les deux montent dans la jeep. Jean au volant conduit assez vite. Ils font le trajet de Tanger à Rabat-Salé en moins de deux heures. Il doit être rentré à la caserne en fin de matinée et apprend à Jeanne qu’il n’a pas encore trouvé d’habitation pour eux deux. En conséquence, Jean va cacher Jeanne dans la caserne avec la complicité de plusieurs militaires et du commandant de la base qui va fermer les yeux mais presser Jean de trouver dans les meilleurs délais un logement décent pour lui et sa femme.
Jean emmène Jeanne en virée sur la moto ci-dessous dans la campagne marocaine environnante à la recherche d’un logis. Un jour de malchance, c’est l’accident. Ils tombent tous les deux de la moto. Le pot d’échappement brûlant tombe sur la jambe de Jeanne, qui souffre d’une brûlure qui la fait souffrir énormément. Mais plus de peur que de mal.
Au bout de quelques jours de recherches, ils trouvent enfin une maison non loin du camp militaire. Ils s’y installent tous les deux et emploient un jeune garçon de courses marocain. Il est assis à côté de Jean. Il fait toutes les courses et travaux ménagers pour Jeanne qui le récompense en lui faisant des gaufres et des beignets dont il raffole.

Un jour, en l’absence du jeune garçon, Jeanne entreprend d’aller chercher du lait. Elle se dirige vers la grande ferme située non loin de leur résidence. Comme elle s’approche de l’entrée du domaine agricole avec son pot de lait, un molosse accourt vers elle, tous crocs dehors. Jeanne, terrorisée, se fige telle une statue. Soudain, la maîtresse de maison crie à son chien de revenir vers elle. Elle l’enferme dans le chenil avoisinant la demeure du maître de maison et s’approche de Jeanne pour lui demander d’un ton acerbe ce qu’elle veut. Jeanne répond gentiment qu’elle souhaite simplement acheter du lait pour cuire des beignets. Dédaigneuse, la femme lui rétorque qu’elle n’en a pas et qu’elle n’a rien à faire sur son domaine. Elle lui précise que son chien l’aurait dévorée toute crue si elle avait été une autochtone puis lui indique qu’elle peut trouver du lait chez un petit fermier marocain qui possède une ferme à quelques kilomètres de là.
Jeanne dépitée par l’accueil réfrigérant de cette femme de colon d’origine française se remet aussitôt en route, sous le soleil brûlant de l’après-midi. Elle trouve assez facilement la petite ferme misérable et demande au propriétaire de la seule vache qu’elle aperçoit dans la petite étable s’il est possible pour lui de lui vendre un peu de lait. Fort gentiment, le fermier marocain acquiesce et s’empresse d’aller remplir de lait le pot que Jeanne lui a tendu. Son garçon de courses marocain lui expliquera plus tard que c’est chez ce petit fermier qu’il va chercher le lait dont Jeanne a besoin pour lui cuire les gaufres et les beignets dont il ne se lasse pas. Jeanne a la peau d’un blanc laiteux. Quand elle se rend sur la plage de Salé pour bronzer et se baigner, tous les estivants la regardent avec étonnement et lui conseillent de prendre garde au soleil qui pourrait facilement la brûler.

Jean se rendant chaque jour au camp militaire, Jeanne sympathise avec quelques femmes de militaires. Elle se balade souvent avec l’une d’entre elle qui devient son amie. Toutes les deux se promènent souvent à pied dans la ville royale de Rabat. 

Une fois, elles se sont retrouvées dans les souks à une heure où aucune femme occidentale ou orientale s’y trouvait. Se rendant compte qu’elles étaient les seules femmes à se balader dans les rues, elles ont pris la décision d’en sortir le plus rapidement possible. Elle se sont sauvées des souks en courant, déclenchant un fou rire nerveux chez elles deux quand elles en sont sorties.
Un autre jour alors qu’elles reviennent du marché, lourdement chargées des courses qu’elles viennent d’effectuer, une luxueuse voiture décapotable blanche s’arrête juste à côté d’elle. Un jeune marocain très élégant au volant leur propose gentiment de les prendre à son bord pour leur éviter une longue marche à pied jusqu’à leur domicile. Harassées de fatigue par le poids de leur panier, toutes les deux acceptent la proposition de l’automobiliste très bien élevé, manifestement d’un milieu aisé. Cependant aucune d’entre elles ne veut s’asseoir à ses côtés. Jeanne et son amie montent toutes les deux à l’arrière du véhicule. Arrivées près de leur domicile, Jeanne et son amie le remercient chaleureusement pour son aide charitable.

Jeanne et Jean, Jeunes mariés, heureux de séjourner au Maroc.
Il fait beau. Les paysages sont magnifiques. La faune et la flore sont incroyables à leurs yeux. Partout, Il y a des orangers, des citronniers, des palmiers dattiers, etc. Ils se régalent de ces fruits juteux inconnus de leurs palais, des légumes variés du Maroc que Jeanne découvre émerveillée. Ils apprécient également les plats marocains typiques comme les couscous, les tajines.
Leur séjour touche bientôt à sa fin, car l’engagement de Jean dans l’armée va bientôt se terminer. Il a pris la décision de ne pas renouveler son contrat de trois ans dans l’armée de l’air. Ils décident de rentrer en France car Jeanne lui a annoncé qu’elle attendait un enfant.

A quelques jours de son départ. Jean apprend une terrible nouvelle. Son ami, Léon Ougloff, trouve la mort le 24 juillet 1947 lors d’un vol de reconnaissance sur Rabat. Il avait 27 ans. Jean et Jeanne assistent à la cérémonie d’hommage rendue à cet as de l’aviation française qu’était Léon Ougloff. Au cours de la cérémonie d’hommage, Jean repense avec émotion aux nombreuses fois où son camarade Léon l’a emmené en cachette dans son avion, notamment les moments jubilatoires où il lui confiait le manche et que Jean aux commandes pilotait l’avion. Démobilisé le 4 août 1947, Jean rentre en France avec Jeanne. Ils montent dans un bimoteur de l’armée de l’air. Les fauteuils sont très rudimentaires et fort peu confortables mais ce voyage en avion va leur faire gagner deux jours et deux nuits, soit 48 heures. Un gradé militaire est aussi du voyage. C’est un capitaine de l’armée de l’air qui rentre au pays définitivement après quelques années au Maroc. Les bagages de Jean et de Jeanne sont légers. Le capitaine, quant à lui, ramène meubles, livres, vaisselles, etc. Ses bagages sont très volumineux. Les côtes françaises se rapprochent. Tous les passagers les aperçoivent de leur hublot. L’aéroport n’est plus très loin. Tandis que l’avion survole encore la mer Méditerranée, le pilote commet une malheureuse erreur de manœuvre. Il commande l’ouverture de la soute à bombe de l’avion où se trouvent entassés tous les bagages du capitaine et les largue en pleine mer sous le regard médusé des voyageurs. Heureusement, les bagages de Jean et Jeanne ont par chance été épargnés. Inutile de préciser que le pilote a dû se faire remonter les bretelles par le capitaine fou de rage d’avoir perdu tous ses meubles et souvenirs du Maroc.

Le couple revient à Quimperlé début août 1947
Leurs parents respectifs sont heureux de les revoir revenir du Maroc sains et saufs. Ils s’installent à Kerdaniel, dans un deux pièces dont l’accès est facilité par un escalier extérieur situé à gauche de la maison principale. Jeanne est enceinte de deux mois et demi. Leurs parents sont heureux d’apprendre qu’ils vont être bientôt grands-parents. Cette nouvelle les remplit de joie. La descendance est assurée.

Jean-Louis et Marie-Josèphe supplient Jean et Jeanne de leur succéder à la tête de la ferme. Ils hésitent car Jeanne est une citadine, une « fille de la ville ». Elle ne connaît rien aux travaux des champs. Son rêve est de devenir coiffeuse. Jean- Louis et Marie-Josèphe les implorent tant et si bien qu’ils finissent par céder à leurs supplications. Ils prennent donc les rênes de la ferme. Ils vivront ensemble 46 ans.

Le 21 septembre 1950, Jean se déplace à Paris avec de nombreux quimperlois pour assister et témoigner au procès de plusieurs tortionnaires ayant sévi dans la région du Finistère dont le sergent Walter Schneider présent au tribunal et l’adjudant Walter Rubsam, en fuite en Allemagne de l’Est, donc impossible à appréhender. Face aux rescapés qu’il a torturés, le sergent Schneider nie toute implication, toute responsabilité. Lorsque Jean Coché évoque son arrestation et les tortures subies, l’accusé le reconnaît, baisse la tête et dit « Je regrette…. Le juge et les assesseurs du tribunal militaire se lèvent au garde à vous et saluent Jean Coché. Le juge lui dit « Monsieur, je vous félicite, vous avez bien fait votre devoir de français ». Jean est ému de cet hommage qui lui est rendu. Le Tribunal militaire de Paris condamne le Sergent Walter Schneider à cinq ans de travaux forcés. L’adjudant Walter Rubsam, quant à lui, est condamné à mort par contumace.

Le 11 novembre 1986, le Général de la Villemarqué décore Jean de la médaille militaire lors d’une cérémonie qui se déroule place du Général De Gaulle, en basse ville.

Souvenons de tous ces résistants, ces soldats de l’ombre qui ont combattu, souffert ou donné leur vie pour libérer la France. Peu nombreux : 3 à 5 % durant les années 40-43 et 10 à 20 % de la population française en 1944. Très peu armés, ils n’avaient que leur courage à opposer à l’occupant allemand en nombre supérieur et un seul idéal « libérer leur pays de l’oppresseur ». La liberté dont nous bénéficions en France, nous la leur devons. Ne l’oublions pas. Leur courage nous invite à défendre cette liberté chaque fois qu’elle est menacée. Trop de sang, trop de larmes en ont été le prix durant les deux dernières guerres mondiales. De ces expériences douloureuses, Jean en a tiré un enseignement, une philosophie : Il a appliqué cette philosophie durant toute sa vie et l’a transmise à ses 4 enfants et à ses 9 petits-enfants.

« Carpe diem »

Vivre pleinement et apprécier chaque jour, chaque instant de la vie, car elle est précieuse et personne ne sait jamais ce que le lendemain peut lui réserver. Jean, le survivant de la guerre, a fini par ne plus résister pour accomplir son dernier voyage vers l’au-delà le 11 août 2002 à l’âge de 80 ans… Jeanne s’en est allée rejoindre son cher Jean le 31 décembre 2011 à l’âge de 88 ans.

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