LA GLOIRE DE MON ONCLE

Toutes les familles n’ont pas la chance d’avoir un héros dans leur arbre généalogique. Je ne sais pas si le personnage dont je désire parler mérite ce titre pour l’histoire mais, à titre personnel, je le lui accorde sans hésitation.

Ma grand-mère maternelle, Eugénie Piveteau a eu trois enfants, deux fils, Jean et René, et 18 ans plus tard une fille, Jeanne, ma maman. Ses parents tenaient un hôtel dans un village du bocage vendéen, Chavagnes en Paillers, une petite commune un peu particulière. En effet, pour seulement 3 000 habitants, elle dispose d’une église surdimensionnée et de deux séminaires, un petit et un grand, créés par le Père Baudouin. Ma grand-mère a tenu, contre l’avis de ses parents, à épouser un beau voyageur de commerce de passage dans la région. Je n’ai pas connu ce grand-père, Felix Destang, mort en 1914 après avoir, paraît-il, mené une vie un peu bohème, pour ne pas dire plus.
Mon héros, c’est l’ainé de cette famille, né à Paris le 20 juin 1893 alors que Félix s’essayait à la gestion d’un café avant de faire faillite et de revenir en Vendée. Jean Destang, que j’ai toujours appelé Tonton Jean, même lorsque je suis devenu adulte et que j’ai pu apprécier ses grandes qualités, a joué un rôle important dans ma vie. Ma mère n’avait que cinq ans quand son père est décédé, non pas à la guerre, mais des excès qui ont usé prématurément son organisme. Le grand frère de ma mère, Jean, est devenu spontanément son père de substitution, lui apportant toute l’affection et le soutien dont une petite fille a besoin. Elle le vénérait et m’a tout naturellement transmis cette dévotion. 

Pourtant, quand je suis né, en 1938, mes parents m’ont choisi pour parrain le numéro deux de la fratrie, mon oncle René. La malchance a voulu que cet oncle meure en 1944. Il avait fait carrière chez Potez comme directeur administratif, une carrière difficile, car les Allemands avaient mis la main sur la construction aéronautique française. Je n’ai jamais su comment il était mort, puisque les circonstances « accidentelles » de son décès n’ont jamais été explicitement élucidées dans cette période troublée. Mais, c’est une autre histoire. 
En plus de la place qu’il occupait auprès de maman, Tonton Jean a pris la relève, devenant mon parrain de fait, attentif et affectueux tout au long de sa vie. Ce pourrait être insuffisant aux yeux des personnes extérieures à la famille, mais en fait, cet oncle a eu une vie extraordinaire, voire exemplaire.
Mon oncle, bien que né dans une famille modeste, réussit un parcours scolaire et universitaire remarquable. Je peux supposer que ma grand-mère a dû faire de gros efforts pour financer ce cursus à une époque où les bourses n’existaient pas. Il va à « l’école des frères » d’octobre 1900 à juillet 1906. Il entre à l’école primaire supérieure de Chantonnay d’octobre 1907 à juillet 1908 puis au collège privé de Nantes. Son fils, mon cousin Jacques, qui a écrit ses mémoires et à qui je dois une grande partie de mes informations, n’a jamais su pourquoi mon oncle avait connu tant de changements d’institutions. Cela ne l’a pas empêché de réussir brillamment le concours d’entrée à l’École nationale supérieure des Arts et Métiers d’Angers. Ainsi, il obtient son diplôme un an avant la déclaration de guerre du 2 août 1914. Il passe alors directement du service militaire à la mobilisation.

Dès les premiers jours, mon oncle montre son courage et son engagement, qualités dont il fera preuve tout au long de sa vie. En tant qu’ingénieur, il est immédiatement élevé au grade d’officier, fonction où il démontrera, parait-il, en plus ses qualités de chef. Ce n’était pourtant pas un homme très grand par la taille, mais il savait se montrer grand par son attitude. Son comportement au combat est attesté en février 2017 par une citation comportant l’attribution de la Croix de guerre. Cette décoration lui vaudra d’obtenir, en 1945, la Légion d’honneur à titre militaire.

Capitaine au 6e Génie.
Citation à l'ordre de la brigade.

Il a à peine 24 ans et passe encore six mois sous les drapeaux, participant à l’occupation en Allemagne. Il trouve un emploi d’ingénieur dans une société de production de roulements à billes, au sein du service de fabrication. Rien que de très classique jusqu’ici, mais mon oncle est un infatigable travailleur. Il lit tout ce qui a trait à son activité, fourmille d’idées, se montre entreprenant et devient chef de la fabrication au bout d’un an seulement. Avant même d’assurer quelques mois plus tard l’intérim du directeur de l’usine. Il n’a que 27 ans. 
Pourtant, cette ascension professionnelle est stoppée brusquement lorsque le groupe suédois SKF achète la société et s’empresse d’en arrêter l’activité. Mon oncle est au chômage, ce bien avant les avancées sociales de 1936. Dans les années vingt, la protection sociale n’existait pas. Après deux années de missions « court terme », il est embauché comme directeur de l’usine des Forges de Persan. Il en relance l’activité en modernisant les outils de production et en mettant en place un management rigoureux des ressources humaines. C’était un véritable exploit, car la société avait souffert des suites du krach de 1929 et que quelques années plus tard il avait fallu faire face aux mouvements sociaux et aux grandes grèves de 1936.

Mon oncle était un homme que l’on qualifierait aujourd’hui d’autoritaire et simultanément de paternaliste. À l’époque, ces traits de caractère furent des atouts ; il fut inflexible sur les objectifs, mais ouvert au dialogue pour améliorer les conditions de travail. Il n’avait pas appris cela à l’école des Arts et Métiers, où l’on parlait uniquement de technique. Il ne l’avait pas appris dans sa famille, faute d’un père jouant son rôle d’éducateur. Il avait construit tout seul cette extraordinaire personnalité qui lui permettait de faire face avec honneur à toutes les situations. Par ailleurs, en dépit du contexte familial, il s’est passionné pour la littérature classique et l’histoire avec une prédilection marquée pour Napoléon. Il faut ajouter à cela une plume élégante, voire brillante. Il jouait du violon, pas comme un virtuose, mais assez bien pour intégrer un orchestre angevin pendant ses études d’ingénieur. Où avait-il acquis tous ces talents ? Ma mère ne me l’a pas dit et son fils Jacques ne le précise pas dans ses mémoires. 
Un peu déçu par le manque d’ambition des propriétaires des Forges de Persan, mon oncle commence à regarder à l’extérieur. En 1938, les héritiers d’une entreprise de production d’objets en caoutchouc cherchent un directeur pour leurs usines de la région parisienne. Bien que ce soit très éloigné des technologies des forges, mon oncle est séduit par le projet des héritiers Delacoste et accepte le poste, mais ce choix est vite contrarié par la déclaration de guerre contre l’Allemagne.                                                         

Dans un premier temps, il fait l’objet d’une affectation spéciale lui demandant de rester en fonction aux Forges de Persan. Mon oncle n’acceptait pas de rester ainsi en retrait. Il faut dire qu’en plus des qualités citées plus haut, il avait un sens du devoir et un amour de la France largement au-dessus de la moyenne.
Il a donc simplement entrepris les démarches nécessaires pour être mobilisé comme les autres. De retour aux armées, il est envoyé comme capitaine sur le front belge où il n’a pas beaucoup l’occasion de combattre les Allemands qui n’attaquent pas de ce côté-là ; c’est ce que l’on a appelé la « drôle de guerre ». L’hiver 39-40 est exceptionnellement froid. Mon oncle attrape une pneumonie qui justifie son rapatriement. Son retour sera de courte durée, car à peine guéri, il demande à repartir au front. En mai 1940, au premier assaut des Allemands en Belgique, il est fait prisonnier. Que pensez-vous qu’il fit aussitôt ? Cet oncle indomptable essaie de s’évader, mais est repris et enfermé dans un Oflag1 à la frontière polonaise², pas très loin du camp de prisonniers où était retenu mon père. Ni l’un ni l’autre ne le savait.
Pendant ses quinze mois de détention, il n’est évidemment pas resté inactif. Pas question pour lui de « rester sur sa couchette en maudissant son mauvais sort ». Avec d’autres officiers, il a participé à la mise en place d’une sorte d’université interne, chacun apportant aux autres son savoir. Il a appris ainsi l’anglais et s’est initié au droit et à la gestion financière !  Il bénéficie en 1941 de l’accord conclu entre le gouvernement de Vichy et les autorités allemandes :  « tout prisonnier ayant fait la guerre de 14-18 et père de trois enfants est libéré ».  Tonton Jean revient en France et retrouve sa famille réfugiée à Chavagnes-en-Paillers.
1 – Oflag : abréviation de Offizier-Lager, « camps d’officiers », est le nom donné en Allemagne aux camps de prisonniers de guerre destinés aux officiers durant la Seconde Guerre mondiale.
2 – Jean Destrang était prisonnier à l’Oflag VI-D de Munster.

Un mois plus tard, à peine remis en forme, il remonte à Asnières-sur-Oise reprendre son poste à la tête des entreprises Delacoste. La société qui avait tourné au ralenti pendant la guerre connait une nouvelle expansion à partir de 1946. Spécialiste des ballons et des jouets en caoutchouc, elle profite du baby-boom. Sa préoccupation principale est d’accroitre rapidement ses moyens de production. Mon oncle, à nouveau précurseur, part aux États-Unis – pratique encore assez rare – pour acquérir des machines et des brevets de fabrication qui vont faire exploser le chiffre d’affaires. Il va conduire ainsi la société Delacoste de succès en succès jusqu’à sa retraite le 31 décembre 1959. Il avait 66 ans et demi !

Une parenthèse. J’ai débuté mes études à Sciences Po en 1958. En attendant de trouver une chambre à Paris, Tonton Jean m’a hébergé chez lui. J’ai eu ainsi le plaisir de visiter « son usine ». C’était mon premier contact avec le monde de l’industrie et j’avais été très impressionné par la déférence manifestée à mon oncle par les ouvriers et les ouvrières lorsque nous avons traversé les ateliers. Avec mon expérience d’aujourd’hui, je réalise que mon oncle dirigeait son entreprise de façon très autoritaire. Il était aussi exigeant avec ses collaborateurs qu’avec lui-même. En contrepartie, il était très humain et chaque salarié en difficulté pouvait compter sur lui. Il pratiquait un style de management efficace, mais parfaitement inapplicable 20 ans plus tard. 
Travailleur insatiable, mais aussi avide de responsabilités, mon oncle prend la présidence de la copropriété dans laquelle il vient d’acheter un appartement, à Cannes, pour sa retraite. Pas une « présidence potiche », selon ses propres mots, mais pour conduire de grands projets d’amélioration. Il revient en région parisienne en 1972, Cannes étant trop loin de sa famille. Il ne faut pas non plus oublier ses fonctions dans le syndicat professionnel de l’industrie du caoutchouc et sa présidence de l’Association des anciens des Arts et Métiers.
Dernier challenge : alors qu’il a perdu son épouse, ma tante Ginette, dès 1978, Tonton Jean a réussi son pari de devenir centenaire, pas un centenaire replié sur lui-même, un centenaire actif jusqu’au bout. À 90 ans, il montait encore sur une échelle pour faire des travaux sur le toit de sa maison de vacances de Bénervile et a gardé jusqu’à la dernière minute une extraordinaire vivacité d’esprit et une mémoire intacte. Pour ses 100 ans, nous avons organisé une grande fête rassemblant toute la famille. Il a prononcé un discours qui reste et restera un moment fort de la légende familiale (j’en ai gardé l’écrit).
Mon oncle a eu une vie exceptionnelle. Je cite son fils, mon cousin Jacques : «  Il n’était pas né dans un berceau doré. Sa noblesse résidait dans sa force de caractère, sa ténacité, son intelligence et ses hautes qualités morales ». En racontant son histoire, je veux simplement lui rendre hommage et le remercier pour l’affection qu’il m’a toujours démontrée et l’exemple qu’il m’a constamment donné.

Deauville.
Avec ma mère.
Voyage dans les Alpes.
90 ans.

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