IL  ÉTAIT  UNE  FOIS  MES  GRANDS-PÈRES
Il est plus difficile pour moi d’évoquer mes deux grands-pères, car je n’ai pas eu la chance de connaître mon grand-père maternel, Jules, décédé avant ma naissance. Fort heureusement, je dispose de quelques souvenirs de mon grand-père paternel, Jean-Louis, que j’adorais et qui me le rendait si bien.
Pour pouvoir raconter leur vie auprès de mes petits-enfants fort intéressés de savoir comment ils avaient vécu les deux guerres qui avaient bouleversé leur vie, je me suis aidée des photos de famille, des récits que m’en ont fait mes grands-mères principalement, sans oublier mes parents et les membres de ma famille.
Enfin, j’ai puisé dans mon imagination pour les faire revivre tous les deux : Jules, citadin et industriel d’origine flamande et Jean-Louis, paysan Breton d’Arzano puis de Quimperlé.
Marie-José Du Vallon.

Jules, mon grand-père maternel, né le 4 mai 1898 à La Chapelle d’Armentières (Nord) et décédé le 29 décembre 1949 à Quimperlé (Finistère).

Dernier enfant de la fratrie, Jules est le fils de Charles Eugène, né le 2 février 1861 à Dranoutre dans les Flandres en Belgique. Son père Charles Eugène est brasseur dans l’entreprise de brasserie Motte-Cordonnier, qui compte plus de 37 employés. Sa mère, Marie-Josèphe, née le 12 octobre 1860 à Comines, en Wallonie (Belgique), est modiste.
Jules, 1 an.
Charles Eugène, au 1er rang, est le 3ème à partir de la droite. Il porte une chemise blanche, un tablier gris et un foulard autour du cou. Il se trouve à côté d’un des dirigeants en costume foncé.
Jules a deux sœurs, Adrienne née en 1889 et Marguerite en 1891. Avant sa naissance, ses parents ont perdu un garçon en 1887 et une fille en 1892, tous deux à l’âge de deux mois.
Dans le jardin de leur maison, Jules, 4 ans, se tient tout près de son père Charles Eugène, assis, tandis que sa sœur aînée, Adrienne, âgée de 13 ans, appuie tendrement la main sur l’épaule de son père bien aimé.
Au seuil du magasin de mode, Jules pose devant sa mère. A ses côtés, ses deux sœurs Marguerite et Adrienne. Les deux employés de sa mère se tiennent aux deux extrémités du magasin.
Jules, de son enfance à l'adolescence.
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Jules, 14 ans, est en compagnie de ses deux sœurs. Adrienne, à sa droite, est l’aînée. Elle a 23 ans et son autre sœur, Marguerite, qui se tient à sa gauche, est âgée de 21 ans. Toutes les deux sont institutrices dans un pensionnat pour garçons.
Ci-dessus, sa sœur aînée, Adrienne, est enseignante auprès des garçons du cours moyen élémentaire.
Marguerite, sa seconde sœur, est institutrice auprès des garçons plus jeunes du cours préparatoire de l’école. Toutes les deux assurent la surveillance des dortoirs du pensionnat.
Le 2 août 1914, lorsque la guerre éclate, Jules a uniquement 16 ans. Il accepte courageusement de remplacer un instituteur mobilisé. Mais, voici que les armées allemandes approchent de La Chapelle d’Armentières, sa ville natale. Le 9 octobre 1914, ne souhaitant pas rester sous la domination de l’ennemi, Jules décide de s’en aller. Adrienne, sa sœur aînée ne voulant pas le laisser partir seul vers l’inconnu demande à l’accompagner et tous deux, après un adieu émouvant à leur mère en larmes et à leur sœur Marguerite, s’en vont vers Laventie et Béthune rejoindre les 45 000 évacués des régions de Lille, Roubaix, Tourcoing et environs. 
À Béthune, les éclaireurs de l’armée allemande surprennent la colonne des évacués. Dès ce jour, Jules connaît les horreurs de la guerre. En effet, c’est sous une pluie de balles qu’il doit se frayer un passage avec sa sœur pour rejoindre Lille.
Après des semaines d’incertitude, l’armée anglaise délivre La Chapelle d’Armentières. Jules revient alors dans sa ville natale où il retrouve sa chère maman. Il connaît les bombardements incessants et donne son concours aux brancardiers pour transporter les victimes à l’hôpital. Le séjour à La Chapelle d’Armentières devenant intenable, il quitte sa ville natale avec sa mère et ses deux sœurs et ils se réfugient dans le canton de Dieppe en 1915. Il retrouvera sa ville natale en ruine à la fin des hostilités. Le 1ᵉʳ mars 1916, de nationalité belge, Jules, 18 ans, donc encore mineur, demande et obtient la qualité de Français avec l’accord de sa mère, Marie-Josèphe. La déclaration conférant la qualité de Français à Jules est enregistrée le 6 avril 1916 au ministère de la Justice.

En 1916, âgé de 18 ans, Jules s’engage au 1ᵉʳ régiment d’artillerie. Quelques semaines plus tard, il est affecté au 313ᵉ régiment d’artillerie lourde et part au front comme téléphoniste. Il connaît immédiatement des heures terribles passées en réparations de lignes téléphoniques sous le feu des mitrailleuses et des canons allemands.  Après un court stage, il passe observateur de 1ʳᵉ classe et à partir de ce jour, les postes d’observation vont le voir toutes les 48 heures, soit en 1ʳᵉ ligne, soit en haut des arbres, soit au sommet des clochers, cibles principales de l’infanterie ennemie. Tantôt, il se trouve à Verdun, tantôt dans la Somme, puis en Champagne et au mont Kemmel, berceau de sa famille paternelle. Au pied du mont Kemmel vit un de ses oncles. De l’observatoire, il aperçoit la ferme paternelle, où son grand-père, maire de son village, habita durant 42 années et où Jules passait ses vacances.

Un jour, de l’observatoire du Mont noir, Jules dut donner l’ordre à sa batterie de faire feu sur cette ferme qui lui était si chère, un poste allemand y étant en position. Il a un moment d’hésitation et en fait part à ses chefs. Mais, l’ordre est formel et Jules répond à ses supérieurs :
« Je ferai mon devoir, tout mon devoir » et il donne l’ordre d’ouvrir le feu. »
Avec un serrement de cœur, il voit tomber, progressivement, ce lieu qu’il aimait tant. Après la guerre, il apprend avec soulagement que son oncle et sa famille avaient pu fuir avant le bombardement. Puis ce fut la retraite de l’Oise et en juillet 1918, la grande offensive. Saint-Michel et Verdun le revirent de nouveau. Il continue inlassablement ses repérages et ses directives de tir, puis successivement, il est à Malancourt et à Avricourt. 

Combattant sur la côte 304 à Montfaucon, Jules reçoit une lettre de ses sœurs, Adrienne et Marguerite, lui faisant part avec tristesse de la mort dans le Pas-de-Calais de sa chère mère, Marie-Josèphe, le 11 janvier 1918. Au premier semestre 1918, Jules, 20 ans, est blessé à un œil. Il profite d’une permission qui lui a été accordée pour se soigner à l’hôpital militaire de Quimper. Cela lui permet par ailleurs de revoir ses deux sœurs aînées réfugiées désormais dans la ville.

Lors d’une visite dans l’établissement administratif où elles travaillent, il fait la connaissance d’une petite Bretonne aux yeux bleus, Marie-Josèphe. Il repart sur le front.  C’est à Don-sur-Meuse que le 11 novembre 1918, il apprend que l’armistice est signé et que la guerre est finie. Jules et Marie-Josèphe vont s’écrire de longues lettres pendant trois ans. Après la guerre, Jules et ses sœurs retournent à Lille où il reprend ses études.

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Jules se voit décerné quatre médailles, notamment celle d’engagé volontaire avec un certificat de bonne conduite durant la guerre 14-18.

Après 3 années d’échanges épistolaires, Jules épouse Marie-Josèphe, sa petite bretonne, le 27 mai 1921 au Trévoux en présence des deux sœurs de Jules et de tous les membres de la famille nombreuse de sa femme. En 1925, Jules prend la décision de se familiariser avec tous les arcanes d’une entreprise de filature. Il a postulé un emploi auprès de la filature de Mussidan en Dordogne. À la suite de son recrutement, Jules et sa femme, Marie-Josèphe, quittent le Nord pour aller vivre avec leurs deux filles, Marguerite et Jeanne, dans le sud de la France.

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MUSSIDAN (Dordogne) : Usine de Tissage Mécanique.

Après cette expérience de deux ans, Jules revient dans le Nord. Il prend la direction de la filature de Baisieux. Le propriétaire lui attribue un salaire et une maison où vivre avec sa petite famille. En 1927, naît leur troisième enfant, un garçon prénommé Gérard. Jules est aidé par sa femme Marie-Josèphe qui effectue pour lui les bilans comptables et rédige les comptes rendus du fonctionnement de l’entreprise à destination du propriétaire de la filature. À un moment donné, le propriétaire de l’usine se voit contraint de la vendre pour honorer les dettes de jeu de son jeune frère. Jules acquiert l’entreprise de filature avec un associé. 

En 1936, il connaît une période difficile avec les grandes grèves. Il voit défiler les manifestants le poing levé devant l’usine de filature. Il craint pour la vie de sa famille et leur interdit de regarder par la fenêtre ou de sortir de la maison durant ces jours de terreur. 

Il possède une voiture qui lui permet de se rendre en Bretagne lors des trois semaines de congés payés obtenus suite aux grèves. Un jour, lors d’une promenade en voiture, Jules aperçoit une petite camionnette renversée. Il recommande à Marie-Josèphe et à ses trois enfants de ne pas bouger de leur place, car il aperçoit un flot de sang sortant de la portière. Il craint que le conducteur ne soit gravement blessé, voire mort peut-être de ses blessures, étant donné l’abondance du sang sur la route. Lorsqu’il s’approche, il s’aperçoit que c’est la voiture d’un boucher et que le sang qui coule provient des quartiers de viande qu’il transporte. Ouf, le boucher est indemne. Alors, il l’aide à sortir de son véhicule.

Jules, 41 ans, est un homme fier et très grand. Il mesure plus d’1,82 m. Jules conduit la voiture leur permettant de se rendre en Bretagne durant les congés de 1936, 1937, 1938 et 1939. Il s’adonne avec bonheur aux joies des bains de mer au Pouldu avec ses neveux, Robert et Jean, les deux fils de son beau-frère.

En septembre 1939, craignant l’invasion allemande par le nord comme en 1914, Jules dépêche en Bretagne sa seconde fille, Jeanne, 16 ans. Celle-ci se rend chez ses grands-parents maternels afin de chercher un logement pour accueillir sa famille. Au premier trimestre 1940, Jules embarque sa femme Marie-Josèphe et ses enfants, Marguerite et Gérard, dans la voiture après avoir rempli le coffre de vêtements et du strict nécessaire pour vivre en Bretagne. Au volant de sa voiture Peugeot 302, ils partent sur les routes comme bien d’autres personnes du nord pour se réfugier en Bretagne. Comme d’habitude, ils font une halte chez des cousins en Normandie puis filent vers la Bretagne. Ils séjournent dans un premier temps chez ses beaux-parents à la ferme de Rubéo au Trévoux. Ensuite, ils s’installent 12 rue Lebas, à Quimperlé. Ses sœurs aînées Adrienne et Marguerite sont restées vivre dans le nord. 

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Jules avec sa femme, Marie-Josèphe, ses trois enfants, Gérard, Jeanne, Marguerite, ses deux neveux, Robert et Jean. Sa belle-mère, Catherine, en coiffe, en haut des marches.

Le 21 juin 1940, près de 2 200 soldats allemands envahissent la ville de Quimperlé. Jules fait remarquer à sa famille que pour un peu, les Allemands les précédaient dans la ville. Pour faire vivre sa famille, Jules travaille dans un premier temps à la fonderie Rivière. Il démissionne de son poste lorsque celle-ci doit travailler pour les Allemands. Ce qu’il refuse de faire. En 1941, Jules décide de se lancer dans les échanges entre la Bretagne et le nord. Il conserve un grand nombre de relations avec les entreprises de filature et leur offre d’échanger des produits de la ferme de Rubéo avec des tissus des usines du nord. Avec sa fille, Jeanne, il se déplace dans le nord, puis à son retour dans le Finistère, il revend ces tissus ensuite sur les marchés de Quimperlé et des environs. À la fin de la guerre, Jules prend la décision de rester en Bretagne pour développer avec l’aide de son épouse, Marie-Josèphe, son activité de commerce de tissus qu’il vend sur les grands marchés du Finistère et du Morbihan.
Il marie sa seconde fille Jeanne avec Jean le 20 août à la mairie et le 21 août 1946 à l’église Notre-Dame en haute ville, à Quimperlé. À cette occasion, il reçoit ses deux sœurs rue Lebas à Quimperlé.

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Jules entouré à gauche de son beau-fils, Jean et à droite de son fils Gérard.
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Jules avec ses trois enfants Jeanne, Marguerite, Gérard et ses deux sœurs, Adé et Mayenne.

Le 15 février 1948, Jules a la joie d’avoir une petite fille qui naît dans sa maison, 12 rue Lebas, à Quimperlé. Il souhaite qu’elle s’appelle Danièle. Tout le monde l’appellera Dany. Il adore promener sa petite fille sur son vélo qu’il a aménagé exprès pour pouvoir l’installer devant lui et la surveiller tandis qu’ils roulent tous les deux sur les routes. Il adore l’entendre rire aux éclats. Par ailleurs, il marie sa fille aînée, Marguerite, avec Yvon lors du dernier trimestre 1949.

Jules meurt le 29 décembre 1949, à l’âge de 51 ans. Il se plaignait très souvent de maux d’estomac. Après les agapes du mariage de sa fille aînée et le repas de Noël, il souffre terriblement, vraisemblablement d’une perforation de l’estomac. La mort l’emporte. Tous les membres de la famille sont effondrés. Son décès si jeune relève d’une terrible fatalité familiale. Charles Eugène, son propre père, est mort également à l’âge de 51 ans.

Jean-Louis, mon grand-père paternel, 
né le 28 mai 1883 à Arzano et décédé le 15 septembre 1958 à Quimperlé.

Jean-Louis est le fils aîné de la famille. Ses parents sont tous deux cultivateurs et tiennent la ferme de Kerhouarnel à Arzano. Son père, appelé également Jean-Louis, est né le 23 septembre 1860 de père inconnu à Rédené. Sa mère était employée de maison au château de Kerlarec. Il a été légitimé lors du mariage de sa mère Marie-Louise le 26 janvier 1861 avec Pierre Coché. 

Son père s’est marié le 2 avril 1882 à Arzano avec Marie-Louise Coché, née le 25 mars 1865. Son père est décédé le 27 novembre 1939 et sa mère le 3 décembre 1940. Jean-Louis a deux sœurs, Marie-Louise née le 18 janvier 1886 et décédée le 26 août 1963 et Marie-Hélène née le 13 avril 1887 et décédée le 11 novembre 1974. À 31 ans, il est mobilisé le 3 août 1914 et intégré le 1ᵉʳ décembre 1915 au 101ᵉ régiment d’artillerie lourde, puis au 103ᵉ régiment d’artillerie lourde le 1ᵉʳ mars 1918 et enfin au 11ᵉ régiment d’artillerie lourde. Durant cette guerre 14-18, il se lie d’amitié avec des gars de sa région, dont Jean-Marie Hello, qui exerce comme lui le métier d’agriculteur. À l’issue de la guerre, il est démobilisé le 21 mars 1919 et obtient deux décorations, la médaille commémorative de la Grande Guerre et la médaille de la victoire. À la fin de la guerre, Jean-Louis et Jean-Marie reviennent ensemble au pays et restent en contact tant et si bien qu’ils se revoient fréquemment. Jean-Louis réside à Arzano et Jean-Marie à Guilligomarc’h, soit à 6 km de distance l’un de l’autre.

Jean-Louis découvre ainsi la sœur de Jean-Marie, Marie-Josèphe, éprise de lui depuis l’âge de ses 13 ans. Sa personnalité le fascine. Il tombe sous son charme et la demande en mariage. Jean-Marie, quant à lui, se prend d’affection pour la sœur de Jean-Louis, Marie-Hélène.
Il est décidé par les deux familles que leurs deux unions auront lieu le même jour. Après son mariage avec Marie-Josèphe le 29 octobre 1919, Jean-Louis et sa femme quittent la Bretagne pour la région parisienne.

En effet, il a été décidé lors d’un conseil de famille que c’est sa sœur, Marie-Louise, qui prendra la succession des parents à la tête de l’exploitation agricole de Kerhouarnel en Arzano. Par des relations, ils ont appris qu’un couple aisé sans enfant possédant une importante exploitation et de belles terres riches recherche un jeune couple pour les aider, voire pour leur succéder. Ils séjournent quelques mois chez ce couple charmant qui les adopte et leur déclare être prêt à les aider tous les deux à prendre leur succession. Mais, Marie-Josèphe souffrant du mal du pays et voulant mettre au monde l’enfant qu’elle attend avec l’aide de sa mère, Jean-Louis prend la décision de revenir fin 1920 en Bretagne, où se trouvent tous les membres de leur famille respective. 
Leur fille Adrienne naît à Arzano le 28 octobre 1920. Le 18 mai 1922, Jean-Louis et sa femme, Marie-Josèphe, font l’acquisition de la ferme de Kerdaniel, à Quimperlé, avec son beau-frère Jean-Marie, marié avec sa sœur, Marie-Hélène, qui ont un fils, le 1ᵉʳ septembre 1920, Joseph, plus communément appelé Jo, né à Guilligomarc’h. 

Cette ferme comprend un logis et des communs formant un U autour d’une cour. 
La construction a été construite en 1866 par Charles Brevini, italien d’origine, à la demande de Monsieur Beaubois, le propriétaire du château du Bois Joly voisin. La partie gauche de la maison appartient au couple Coché/Hello et le côté droit au couple Hello/Coché.

Chaque couple s’appuie sur l’emploi d’un commis et d’une bonne pour les aider dans leurs tâches quotidiennes. Les terres agricoles avoisinant la demeure sont partagées équitablement entre les deux couples.

Leurs enfants, Adrienne et Jean, sont doublement cousins germains avec Jo et Hélène, les enfants de la sœur de Jean-Louis et de son beau-frère, Jean-Marie. Chaque année, le 11 novembre, Jean-Louis et son beau-frère, Jean-Marie, fêtent l’armistice. Tous les deux descendent à pied à Quimperlé pour toucher leur petite indemnité d’anciens combattants de 14-18. Ensemble, ils vont fêter la fin de la guerre avec d’autres anciens de la Grande Guerre. C’est la seule sortie festive qu’ils s’octroient chaque année pour évoquer leurs copains morts dans les tranchées et sur les champs de bataille dans le secteur de Verdun. 

Sa gentillesse et sa courtoisie sont légendaires. Lorsque Jean-Louis se rend sur le marché aux bestiaux le vendredi en haute ville à Quimperlé, sa bonhomie et son empathie le font apprécier de tous. Pour descendre en ville, il revêt ses plus beaux habits sans oublier de poser sur sa tête le fameux chapeau rond des Bretons.
Jean-Louis a une passion pour le dessin. Quand il trouve quelques instants de libre dans son emploi du temps, il se met à dessiner au crayon papier avec beaucoup de talent les paysages qui l’entourent. Ses petits-enfants admirent avec beaucoup de bonheur tous les magnifiques dessins qu’il a réalisés, mais qui ont disparu, hélas. Lorsque le 3 septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne qui a envahi la Pologne, Jean-Louis, âgé de 56 ans, est stupéfait. Il espérait que cela ne se reproduirait plus. 

Tous les hommes valides de 20 à 48 ans sont mobilisés. La bataille de France débute en mai 1940. Début juin 1940, les troupes françaises situées à la frontière sont faites prisonnières. C’est la défaite. L’armistice est signé le 22 juin 1940. Après une guerre éclair, les troupes allemandes envahissent la France. Près de 2 200 soldats allemands occupent la ville de Quimperlé dès le 21 juin 1940. À Quimperlé, la vie sous l’occupation est anxiogène. Les envahisseurs allemands réquisitionnent tout ce dont ils ont besoin dans les magasins, les usines, les fermes. Ils sont prioritaires pour tout. 
C’est avec amertume que Jean-Louis et son beau-frère Jean-Marie, tous deux agriculteurs, se voient contraints de livrer le produit de leurs récoltes. Fort heureusement, ils ont pris la précaution de cacher leurs fusils de chasse dans des cachettes au fond des greniers. Jean-Louis est fier de son fils de 20 ans, Jean, qui s’engage en 1942 dans la résistance au sein du groupe Turma Vengeance dirigé par Eugène Génot. Il le soutient totalement lorsque ce dernier refuse d’aller travailler en Allemagne et se cache dès l’apparition de gendarmes ou de soldats allemands. Réfractaire au STO, son fils est activement recherché par la police. Suite aux arrestations d’Eugène Génot le 27 janvier 1944 et de ses parents et de ses deux sœurs le 28 janvier 1944, tous les résistants du mouvement Turma Vengeance se dispersent et prennent le maquis. Son fils, Jean, rejoint le maquis de Rosgrand commandé par Pierre de Lépineau et André de Neuville. Lorsque le débarquement a lieu le 6 juin 1944, tous les résistants reçoivent l’ordre d’organiser des sabotages pour entraver la route des soldats allemands vers la Normandie.
Lorsque Jean-Louis apprend que son fils est arrêté le 27 juillet et emprisonné à la prison du Bel Air, il craint pour la vie de son fils. Il est effondré quand il apprend que des résistants ont été fusillés à Kerfany fin juillet 1944. Depuis la libération de la ville le 9 août 1944, il n’a plus aucune nouvelle. Il reste muré dans son chagrin. Le 25 août 1944, vers 13 heures, Jean-Louis s’attable pour déjeuner, quand tout à coup, c’est la sidération. Un jeune homme amaigri, les yeux tuméfiés, le visage couvert d’ecchymoses vient d’entrer. Il s’assoit à la place réservée à son fils. Sa femme, Marie-Josèphe, s’écrie en pleurant : « Ma Doué, béniget, Mab ». Jean-Louis se lève d’un coup pour s’approcher de son fils, assis à table. Ému, les larmes aux yeux, il ne dit rien, mais il pose sa main et tapote doucement sur son épaule. Jean, son fils, est vivant. Ce dernier leur raconte ce qui lui est arrivé et annonce qu’il va rejoindre les FFI le lendemain 26 août 1944 pour continuer le combat et libérer la poche de Lorient. Il informera plus tard son père qu’il s’est engagé pour trois ans dans l’armée. Il combat jusqu’à la libération de la poche de Lorient le 10 mai 1945, puis il part avec son régiment pour occuper la zone française en Allemagne de juillet 1945 à janvier 1946.

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Le 20 août 1946, Jean-Louis se réjouit d’assister au mariage de son fils Jean avec Jeanne. Tout en haut de la photo, de droite à gauche, sur le perron du logis de Kerdaniel se tiennent Adrienne, sa fille, Adé, la sœur de Jules, Jean-Louis, Marie-Josèphe, la femme de Jules, Jean-Marie et Jules. Tout en bas, au centre, sa belle-mère, Marie Hello, née Le Bail, entourée d’autres invités.

Le couple va séjourner au Maroc d’octobre 1946 à fin août 1947. Lorsque son fils revient, Jean-Louis le prie instamment de prendre sa succession à la tête de la ferme. À l’origine, il était prévu que ce soit sa sœur qui la reprenne, mais elle s’est enfuie pour se marier avec le jeune homme qu’elle a choisi et pas celui que ses parents envisageaient pour elle. En concertation avec sa femme, Jeanne, une citadine, Jean accepte pour faire plaisir à son père. Jean-Louis adore les fruits. À côté de la maison familiale, dans un terrain pentu, il plante une centaine d’arbres fruitiers : des pommiers de multiples variétés pour faire du cidre, des poiriers, des cerisiers, des pruniers, des pêchers, etc. dont se régaleront ses enfants, Jean et Adrienne et ses neveux Jo et Hélène sur la photo ci-contre et bien plus tard ses petits-enfants.

Jean-Louis se réjouit d’avoir, en 1948, une petite fille, Dany, mais c’est avec grande fierté qu’il s’empresse d’informer son beau-frère, Jean-Marie, de la naissance de son petit-fils, Jean-Paul, en 1950. La pérennité du nom de la famille est assurée.
Il chérit sa seconde petite fille, Marie-José, née en 1955, qui le lui rend bien. Elle adore se blottir sur ses genoux pour l’écouter lui raconter des histoires. Lorsqu’elle entre dans le salon où il se trouve, assis sur un fauteuil, Jean-Louis tapote doucement sur ses genoux pour signifier à sa petite fille qu’elle n’a qu’à venir s’installer confortablement sur ses genoux. Elle a à peine trois ans, mais elle s’en souvient encore, notamment de son beau sourire sous sa moustache qui la pique un peu quand il l’embrasse sur ses deux joues.

Durant l’été, les moissons nécessitent l’appui de nombreux ouvriers agricoles, qui se déplacent de ferme en ferme pour aider à couper et à ramasser le foin. Les dîners se déroulent sur de longues tables installées au centre de la cour. Les repas, qui débutent tardivement, se prolongent jusque tard dans la nuit, dans une bonne ambiance. Les ouvriers agricoles s’endorment ensuite sur les pailles de foin entassées dans la grange. Les veillées automnales rassemblent dans un bâtiment annexe au logis principal tous les membres des deux familles de Kerdaniel. Une vingtaine de personnes est réunie près de la cheminée, autour du patriarche, Jean-Louis, qui a l’art de bien conter les histoires. 

Les pommes à cidre et à couteaux ont été cueillies et rangées dans des clayettes au 1ᵉʳ étage de ce bâtiment. La récolte des pommes a été bonne et le cidre recueilli dans le pressoir versé dans les barriques rangées dans la cave. Tous les tonneaux sont bien pleins. Le roi de ces veillées, c’est le billig sur lequel les bonnes font des crêpes succulentes tandis que le cidre coule dans les tasses. Parfois, c’est une immense poêle trouée sur laquelle on fait griller les châtaignes. Tout le monde se régale. L’ambiance est toujours festive. Les enfants écoutent les histoires des adultes et leurs rires. Ils rient aussi de bonheur, les doigts pleins du beurre baratté sur place qui agrémente les crêpes sucrées. Ce sont nos  « madeleines de Proust ». Des bonheurs simples partagés en famille !
Sa petite fille va souvent rendre visite à son grand-père même lorsque la maladie le contraint à s’aliter dans sa chambre à l’étage. Malgré la souffrance qu’il endure, Jean-Louis accueille toujours sa petite fille avec un grand sourire chaleureux. 

Son pépé connaît sa gourmandise. Il lui donne une grappe de raisins dont elle est friande en lui disant qu’il n’en a plus besoin. Elle ne se rend pas compte que son grand-père adoré va s’en aller pour toujours. Quand elle redescend, ses parents la grondent d’avoir privé son grand-père de ce raisin dont il était aussi friand. Marie-José ne comprend pas et réplique que c’est son pépé adoré qui le lui a donné en disant qu’il n’en avait plus besoin, révélant ainsi à son père la cruelle vérité : son père est tout à fait conscient qu’il vit ses derniers instants sur Terre.

Avant de quitter ce monde le 15 septembre 1958, à l’âge de 75 ans, Jean-Louis convie sa femme, Marie-Josèphe, à le rejoindre au paradis dans 10 ans. Elle le rejoindra en 1971 à l’âge de 78 ans.

Raconter la vie de mes deux grands-pères, marquée par deux guerres, celle de 14-18 à laquelle ils ont participé tous les deux et celle de 39-45 bouleversant une nouvelle fois leur existence m’a fait prendre conscience de la grande résilience dont ils ont dû faire preuve pour affronter ces deux épisodes dramatiques. On ne sort jamais indemne d’une guerre où on assiste quasi quotidiennement à la mort de milliers de copains en 14-18. Enfin, ils ont dû ressentir beaucoup de tristesse et d’amertume lors de l’invasion de la France par les soldats allemands, notamment dans la zone occupée de Quimperlé où les envahisseurs allemands faisaient régner un climat de terreur anxiogène… J’ai poursuivi deux objectifs en écrivant ce récit : faire revivre mes deux grands-pères, pour lesquels j’ai beaucoup d’admiration, et transmettre leur force de caractère et leur résilience auprès de leurs descendants.

© Marie-José du Vallon pour Panoplie de vie.