Il était une fois …
mes grands-mères
Marie Josèphe

C’est en répondant à la sollicitation de mes deux petits-fils, qui me demandent avant de s’endormir de leur raconter des histoires sur les mésaventures ou les bêtises que j’ai pu commettre quand j’avais leur âge, que je me suis souvenue qu’enfant je réclamais les mêmes histoires le soir à mes deux grands-mères.

J’adorais quand elles entamaient leur récit par la formule magique « il était une fois… » me plongeant dans une rêverie créée par leur imagination fertile ou leurs souvenirs enfantins. Je prends conscience maintenant qu’en agissant ainsi, en racontant à mes petits-enfants les récits que toutes les deux me relataient, j’assure et consolide le lien intergénérationnel entre mes ascendants et mes descendants.
Prénommées toutes les deux Marie-Josèphe, mes grands-mères étaient des femmes fières au caractère bien trempé. Toutefois, celles-ci étaient bien dissemblables. En effet, autant l’une était ancrée dans les traditions et les légendes bretonnes autant l’autre était avant-gardiste et moderne.

Mémé, ma grand-mère maternelle Marie-Josèphe Catherine
9 juillet 1897 au Trévoux – 23 avril 1974 à Quimperlé

Marie Josèphe Stanquic
Marie Josèphe Stanquic

Une famille nombreuse
Ma grand-mère maternelle, Marie-Josèphe, affectueusement appelée par ses neuf petits-enfants, «MÉMÉ», est née le 9 juillet 1897 au Trévoux, dans le Finistère. Elle est la fille de Catherine Rioual (1871-1946) et de François Stanquic (1857- 1929). Leur mariage a été célébré le 29 juin 1889. Sa mère, Catherine a 14 ans de moins que son père, François. De leur mariage naissent 11 enfants dont un jumeau décédé à la naissance. Marie-Josèphe est la 4ème enfant de la fratrie, composée de 5 garçons et 5 filles : Marie-Anne (1890-1969), François (1892-1917), Jean (1895-1969), Marie-Josèphe (1897-1974), Pierre (1900-1933), Louise (1903-1981), Adrienne (1905-1992), les jumeaux Lucie (1908-1997) et Yves (1908-1984) et le petit dernier, Auguste (1911- 1989).

Famille Stanquic
Rubéo - 1936

Les douze membres de la famille résident dans la ferme familiale de Rubéo, que ses parents exploitent avec l’aide de deux ou trois domestiques dont un domestique en chef «Ar mevel braz» et de leurs enfants. Ils disposent de trois à quatre chevaux pour travailler les terres familiales situées sur la commune du Trévoux.
Son père, François, le patriarche, a participé à deux campagnes militaires en Afrique. De novembre 1878 à juillet 1882 il a fait partie du régiment de cavalerie appelé à réprimer le mouvement insurrectionnel des kabyles en Algérie puis en Tunisie de juillet 1882 à juillet 1883. Son père parle très bien l’arabe.
« Papa gâteau », il adore promener dans son char à banc les plus jeunes les jours de fête tout en leur racontant des histoires. Sa mère, Catherine, qui n’a fréquenté l’école que trois jours, lit parfaitement la bible en breton. Elle règne en vraie patronne sur sa tribu et incite ses enfants à faire les études qu’elle n’a pas pu faire.
Marie-Josèphe est une enfant curieuse à l’imagination très fertile. Elle fréquente l’école privée de Lanorgard et au regard de son intelligence et de sa vivacité d’esprit, les sœurs enseignantes persuadent ses parents de l’amener à poursuivre ses études. Ses parents l’inscrivent dans un pensionnat logé dans le Manoir de Kerinou, à Brest. C’est ainsi qu’aux beaux jours, les pensionnaires vont à pied à la plage et se baignent quasiment toutes habillées. Cela se passait comme cela à l’époque des premiers bains de mer.
Elle obtient son certificat d’études primaires en 1911 puis son Brevet. Son exemple est suivi par ses plus jeunes frères, Pierre et Auguste qui exerceront le métier de professeur dans les écoles privées.

Une adolescente intrépide

Comme tous les enfants de paysans, elle aide ses parents à la ferme dès son retour de l’école. Selon les saisons, ma grand-mère aide à ramasser les pommes de terre ou se charge d’arracher les betteraves. A l’instar de toutes les femmes de la famille, elle effectue aussi la traite des vaches, tâche considérée comme déshonorante par les hommes, donc réservée uniquement aux femmes.
Lorsque les premières voitures entrent dans le village en faisant un bruit d’enfer, Marie-Josèphe avec tous les enfants courent après les véhicules en criant en breton « Kar Tan, Kar Tan », ce qui signifie « char à feu ». Durant les congés d’été, elle est amenée à garder les vaches avec son grand frère bien aimé, François, âgé de 18 ans. Bien souvent un copain et voisin de son frère les accompagne.

C’est l’été. Elle vient tout juste d’avoir 13 ans. Il fait beau en ce jour de juillet 1910. Marie-Josèphe et François guident les vaches jusque dans leur prairie traversée par le cours d’eau du Bélon. L’herbe y est abondante. Les vaches paissent là tranquillement sous la surveillance des trois adolescents. Dès leur arrivée dans le pré, tous les trois constatent qu’un arbre a été déraciné lors de la terrible tempête qui a sévi en décembre 1909. Son tronc enjambe désormais le ruisseau qui serpente paisiblement le long de la prairie, sous le soleil de ce mois de juillet.

François Stanquic

Tout en surveillant les vaches de loin en loin, les trois jeunes gens s’amusent à jouer les équilibristes en traversant la rivière sur le tronc moussu devenu un peu glissant par l’humidité. Ils s’amusent comme des fous et prennent de plus en plus de risques. Ils veulent savoir qui traversera le cours d’eau le plus rapidement possible. Ils comptent à voix haute le temps de chaque traversée. Les garçons plus âgés sont plus vifs. Mais Marie-Josèphe relève le défi. Elle veut les surpasser. Et ce qui devait arriver arriva, Marie-Josèphe dans le ruisseau toute habillée chuta…
Toute honte bue, elle fut extirpée du cours d’eau par les deux garçons hilares qui ne pouvaient plus s’arrêter de rire. Un peu vexée, Marie- Josèphe s’échappa très vite pour se réfugier dans les fourrés, interdisant aux garçons de la suivre. Prestement, elle se déshabilla et fit sécher ses vêtements au soleil, tout en se cachant des deux garçons dans les taillis avoisinants. Le séchage de ses vêtements, bien qu’essorés par ses soins, prend beaucoup de temps. Ils ne veulent pas se faire gronder par leurs parents pour avoir pris de tels risques si bien qu’ils rentrent fort tard à la ferme.
Dès leur retour à la tombée de la nuit, Marie-Josèphe et François se font disputés par leur mère qui s’inquiétait de ne pas les voir rentrer à la ferme. Mais aucun des deux ne raconte ce qui était advenu à Marie-Josèphe. Leur mère ne les aurait plus autorisés à garder les vaches ensemble.
Le 1er août 1914, Marie-Josèphe, âgée tout juste de 17 ans depuis le 9 juillet, surveille les vaches qu’elle a conduites au pré. Au cours de sa promenade, une voisine très âgée s’arrête pour la saluer et lui faire un brin de causette quand soudain le clocher de l’église du Trévoux sonne le tocsin. Son interlocutrice s’exclame « Ah, il doit y avoir le feu quelque part » et ajoute « les pauvres gens ».
A l’époque, il n’y a pas de système d’assurance. En conséquence, les gens perdaient tous leurs biens après la destruction de leur maison par le feu et finissaient dans l’indigence. Mais, la cloche sonne le tocsin une deuxième puis une troisième fois si bien que la femme s’écrie « Mon Dieu, c’est plus grave ». C’est en rentrant en fin de journée à la ferme de Rubéo que Marie-Josèphe apprend que la guerre est déclarée avec l’Allemagne.
Tous les clochers de France ont sonné le tocsin pour annoncer cette triste nouvelle. Les familles du Trévoux découvrent sur les portes de la Mairie l’ordre de mobilisation générale invitant trois millions de réservistes à rejoindre dès le lendemain les 800 000 soldats en service actif.

François et Jean, ses frères sont mobilisés et partent combattre les allemands sur le front de l’Est. Malheureusement, fin février 1917, une lettre du Capitaine A. Gal leur parvient annonçant le décès de son frère François, tué face à l’ennemi à l’âge de 25 ans. Comme tous les membres de sa famille, Marie- Josèphe est effondrée par cette triste nouvelle. Son autre frère, Jean, est blessé une première fois le 2 octobre 1917 au fort de la Malmaison puis une seconde fois le 30 mai 1918 à Saint-Rémy. Jean est hospitalisé et les chirurgiens sont dans l’obligation de lui amputer le bras droit. Il a 23 ans. La guerre est finie pour lui.

Durant la guerre 14-18, de nombreux belges viennent se réfugier en Bretagne, notamment dans le Finistère. Les trévoltois sont sollicités pour accueillir ces nombreux réfugiés. Les parents de Marie-Josèphe ouvrent charitablement leur porte à un jeune belge de 18 ans, qui va leur donner un bon coup de main à la ferme compte tenu de l’absence de deux de leurs fils, mobilisés pour combattre sur le front à l’Est de la France. L’absence de François et de Jean se fait lourdement ressentir lors des travaux dans les champs. Ils ont besoin de main d’œuvre.
Une cinquantaine d’années plus tard, ce jeune belge reviendra au Trévoux et avouera aux descendants de Marie-Josèphe qu’il était très épris de leur grand-mère, alors âgée de 18/19 ans, mais il n’avait jamais osé le lui avouer.

En 1918, à l’âge de 21 ans, Marie-Josèphe occupe un poste dans une institution à Quimper. Assise à gauche du guéridon, ma grand-mère porte le costume breton et la coiffe du Trévoux.

Un coup de foudre à Quimper

Son destin était ailleurs… A cette occasion, elle fait la connaissance de deux demoiselles, Adrienne et Marguerite Deberdt, d’origine flamande, qui ont fui la région de Lille où elles résident. En raison des combats qui se déroulent entre soldats anglais et français d’un côté et soldats allemands de l’autre, ces deux dernières quittent leur ville avec leur mère pour se réfugier à Dieppe dans un premier temps. Ensuite, toutes les trois traversent la Manche et partent vivre un moment à Londres. Leur mère étant très malade, elles décident de revenir en France où elle décédera au tout début de l’année 1918. Adrienne et Marguerite séjournent à Quimper, dans le Finistère.

Leur jeune frère, Jules, qui a sollicité et obtenu la nationalité française en 1916, s’engage dans l’armée française à l’âge de 18 ans. Il est observateur de 1ere classe. A ce titre, il est chargé de guider le tir des soldats de l’artillerie lourde sur les lignes ennemies, en les observant, du haut des arbres ou des clochers, cibles visées fréquemment par l’infanterie allemande.

Famille Deberdt 1920

Au premier semestre 1918, Jules, 20 ans, est blessé à un œil. Il profite d’une permission qui lui a été accordée pour se soigner à l’hôpital militaire de Quimper. Cela lui permet en même temps de revoir ses deux sœurs aînées réfugiées aussi dans la ville. Et lors de sa visite dans l’établissement administratif où elles travaillent, ses yeux bleus rencontrent les yeux tout aussi bleus de Marie-Josèphe. Ils vont s’écrire de longues lettres pendant trois ans. Après la guerre, Jules et ses sœurs retournent à Lille où il reprend ses études.

Une vie familiale bien remplie et un soutien précieux pour Jules
Ils se marient le 27 mai 1921 au Trévoux en présence des deux sœurs de Jules et de tous les membres de la famille du Trévoux. Il manque à l’appel son bien aimé frère François, tué face à l’ennemi le 13 février 1917. Marie-Josèphe, âgée de 24 ans, est la première femme du Trévoux à ne pas se marier en costume breton.

Mariage 1921
Mariage 1921

Ce jour-là, elle devient l’épouse d’un citadin de 23 ans, d’origine flamande, résidant dans la région de Lille. Elle quitte sa famille et sa Bretagne pour vivre avec son mari à Armentières dans le Nord de la France, de 1921 à 1924. Marie-Josèphe entretient de nombreuses relations épistolaires avec son jeune frère Pierre, professeur au pensionnat Ste Marie à Quimper. Dans les lettres qu’il lui adresse, Pierre évoque son séjour d’un an en Palestine en 1923. Il décrit la ville de Jérusalem et les us et coutumes de ses habitants. En 1924, il raconte sa vie dans l’armée d’Orient et son passage au collège de France à Tripoli en Syrie puis à Beyrouth au Liban. Il contracte en Syrie une pleuropneumonie qui l’emporte en 1933 à l’âge de 33 ans.

En 1925, pour permettre à Jules de se familiariser avec toutes les arcanes d’une entreprise de filature, Marie-Josèphe et Jules vont séjourner avec leurs deux filles, Marguerite et Jeanne, en Dordogne, à Mussidan. C’est dans cette ville, que ma grand-mère a connu une aventure qu’elle nous a relatée un soir de Noël à ma cousine et moi.

Toute la famille réside dans une maison agrémentée d’un beau jardin fleuri donnant sur la rue. Un jour, une jeune adolescente des gens du voyage portant un panier sur le bras, pénètre dans le jardin pour vendre des rubans de toutes les tailles et de toutes les couleurs à Marie-Josèphe. Ma grand-mère explique à l’adolescente qu’elle la remercie beaucoup mais qu’elle n’en a malheureusement pas l’usage. Marguerite et Jeanne, ses deux filles jouent dans le jardin en promenant chacune leur poupon dans un landau. L’adolescente les regarde avidement puis soudainement s’empare de la poussette de Jeanne et prend la poudre d’escampette. Les cris et les pleurs de Jeanne alertent Marie-Josèphe, qui comprenant ce qui vient de se passer, se met à courser la jeune adolescente. Elle court le plus vite possible et réussit à récupérer le landau pour la plus grande joie de sa plus jeune fille. Ce jour- là, son cœur de mère lui a donné des ailes pour lui permettre de rattraper la jeune voleuse.

Deux ans plus tard, ils reviennent dans le Nord de la France et s’installent à Baisieux où Jules devient le directeur d’une entreprise de filature. En 1927 naît leur troisième enfant, un garçon prénommé Gérard. Tout en élevant ses trois enfants, Marie-Josèphe effectue les bilans comptables et rédige les comptes rendus du fonctionnement de l’entreprise à destination du propriétaire de la filature.

Baisieux 1931

A un moment donné, le propriétaire de l’usine se voit contraint de la vendre pour honorer les dettes de jeu de son jeune frère. Jules acquiert l’entreprise de filature avec un associé. La guerre 39-45 ramène ma grand-mère dans sa famille en Bretagne en 1940. Ils résident 12 rue Lebas à Quimperlé. Durant l’occupation, Marie- Josèphe se charge de récupérer les tickets de rationnement pour les 5 membres de sa famille et prend son mal en patience dans les files d’attente devant les magasins d’alimentation. Comme tous les quimperlois, elle craint les arrestations arbitraires et les bombardements alliés. La peur règle sur la ville. Ses deux filles et son jeune fils vont à vélo jusqu’à la ferme de Rubéo tenue par sa mère chercher du beurre, des légumes, des fruits.
Avec Jules, Marie-Josèphe va aller sur les marchés vendre les tissus acquis auprès des entreprises de filature du Nord. Sa gentillesse et son entregent font d’elle une commerçante fort appréciée par les clients. Après le décès de son cher mari, Jules, le 29 décembre 1949, à l’âge de 51 ans, ma grand-mère se retrouve veuve. Sa fille aînée et son mari ainsi que son jeune fils et sa femme vivent avec elle rue Lebas. A dater de 1955, elle va vivre chez son fils et sa femme dans leur nouvelle maison.

Une conteuse incomparable !
Pour ses petits-enfants, Marie-Josèphe est une narratrice émérite qui raconte nombre d’histoires fabuleuses, comme celles de Mathurin et Mathurine, un couple de marchands ambulants se rendant sur les marchés, à qui il arrivait de nombreux mésaventures, inspirées probablement de son expérience sur les marchés. 
Un soir de Noël, mémé nous raconte l’histoire de Cosette chargée d’aller en pleine nuit chercher de l’eau pour les chevaux et sa rencontre avec son sauveur Jean Valjean, qui lui offrira une magnifique poupée pour son Noël. Enfin, lors de promenades, elle cite à ses petits-enfants le nom scientifique et le nom commun de toutes les plantes qui les entourent. Elle adore écouter le jeu des mille francs à la radio et connaît les réponses plus rapidement que les candidats interrogés par Roger Lanzac.

Des vacances studieuses sous son aile protectrice mais dirigiste
Durant les congés scolaires, mémé nous invite, ma cousine et moi, à nous asseoir autour d’elle puis de sa belle voix posée, elle nous dicte un grand nombre de dictées. On doit recopier plusieurs fois les mots que nous avons mal orthographiés. Enfin, nous devons remplir nos carnets de vacances, sous sa surveillance, une page chaque jour d’additions, de soustractions, de multiplications, de divisions, sans oublier les devoirs de géométrie, d’histoire et de géographie. Pour moi, jeune enfant de 4 ou 5 ans, c’est tout simple, ma cousine et moi, on avait chacune une grand-mère à demeure. Elle avait sa mémé chez elle et moi j’avais Marraine chez moi. Je comprends ensuite assez rapidement avec bonheur que mémé est ma grand-mère aussi quand j’entends soudainement ma mère l’appeler « maman ».
Durant la durée de la scolarité de ses petits-enfants, mémé interroge chacun de ses descendants sur ses résultats scolaires et ses succès aux examens. Mémé se réjouit et félicite chaudement ses petits-enfants quand ils obtiennent des diplômes, quels qu’ils soient : Brevet, Baccalauréat, etc. En 1974, ma mère, Jeanne, vient chaque jour lever sa mère et l’aider en la tenant par sa taille à faire quelques pas dans sa chambre. Ma mère, accompagnée de sa petite fille, se trouve ainsi à ses côtés pour ses exercices de marche quotidienne, quand, Marie-Josèphe soudainement baisse les bras et s’en va paisiblement rejoindre son cher et tendre époux, Jules, le 23 avril 1974. Elle avait 77 ans.

« Marraine », ma grand-mère paternelle Marie-Josèphe Hello
20 septembre 1893 à Guilligomarc’h – 10 janvier 1971 à Kerdaniel, Quimperlé

Une audacieuse férue des traditions et légendes bretonnes

Dès la naissance de sa première petite fille, estimant que cela la vieillissait d’être appelée « mémé » ou « grand-mère », elle annonce d’emblée qu’elle souhaite que ses petits-enfants l’appellent « Marraine ». Cela lui convient d’autant mieux qu’elle est la marraine de son petit-fils aîné. Tous ses petits-enfants se conformeront donc à son souhait.

Marie-Josèphe, ma grand-mère vit près de nous dans un deux pièces indépendant situées en haut à gauche du logis de Kerdaniel, accessible par un escalier qui mène à son logement et à une grande terrasse dominant la vallée de l’Ellé.

Kerdaniel

Marie-Josèphe est née le 20 septembre 1893 dans le village de Saint Eloi en Guilligomarc’h dans le Finistère. La famille Hello réside près de la chapelle Saint-Eloi, non loin du bourg de Guilligomarc’h. Joseph Hello et Marie Le Bail sont les heureux parents de cinq enfants dont deux filles et trois garçons. Paul est né en 1886, Jean-Marie en 1887, Marie-Hélène en 1891, Marie-Josèphe en 1893 et Joseph en 1898.

Marraine me racontait souvent une histoire qui lui était arrivée à elle ou à sa mère ou à sa grand-mère qui lui en avait le récit. Un jour de promenade dans le bois avoisinant, la petite fille de 8 ans découvre un chiot de quelques semaines, manifestement perdu. Son rêve de posséder un chien à elle, rien qu’à elle, se réalise enfin. Elle trouve ce chiot magnifique. Apitoyée par ses jappements plaintifs, l’enfant le prend dans ses bras et l’emporte en se faisant la plus discrète possible jusque dans la ferme située dans le village de Saint-Eloi. Ses parents ne seraient certainement pas d’accord pour qu’elle le garde.
Aussitôt rentrée, elle le cache dans son lit clos après lui avoir donné du lait à boire. Le chiot s’endort très rapidement. Il doit être bien fatigué. Après le dîner en famille, elle souhaite une bonne nuit à ses parents, à ses frères et à sa sœur et entre dans le lit clos. Aussitôt les deux battants fermés, elle se blottit tout contre le chiot dont la chaleur la réchauffe. Elle s’endort au rythme du sommeil du chiot. Un peu plus tard dans la nuit, tous les membres de la famille sont réveillés brutalement par des hurlements provenant de l’extérieur. Son père risque un œil en entrouvrant une petite fenêtre et découvre qu’une horde de loups déambule en hurlant dans la cour de la ferme. Effrayée, toute la famille se demande pourquoi ils demeurent là si près des habitations où généralement ils ne s’aventurent guère.
Entendant soudainement des jappements provenant du lit clos, son père fait glisser les deux battants du lit clos de chaque côté et découvre le fameux chiot que serre dans ses bras sa fille, qui explique en pleurant qu’elle l’a trouvé dans le bois et qu’elle s’est attachée à lui. Son père explique à sa fille que ce chiot est en fait un louveteau que tous les membres de sa famille sont venus rechercher. Ce n’est pas un orphelin. D’autorité, il le lui prend des bras et le relâche aussitôt par la porte qu’il entrouvre pour le laisser rejoindre sa meute. Il referme aussitôt la porte juste le temps d’apercevoir ce qui se passe ensuite … Aussitôt le petit sorti, une louve le prend par la gueule et l’emporte. Toute la horde repart avec le petit. Marie-Josèphe pleure la perte de son chiot mais cela n’empêche pas son père de lui faire de sévères remontrances. Il lui fait jurer que plus jamais elle n’agira ainsi en cachette de toute la famille. Marie-Josèphe est la première à Guilligomarc’h à enfourcher une bicyclette. Elle se débrouille plutôt bien. Cela la remplit de fierté.

Les Roches du Diable

Son audace ne l’empêche pas toutefois de craindre les démons et l’Ankou, squelette recouvert d’un énorme chapeau noir, portant une faux à la main, qui circule la nuit, debout sur un chariot dont les essieux grincent. La ferme de ses parents se situe non loin des célèbres » roches du diable ».

 

Ses parents lui ont raconté bien des histoires effrayantes de diables ayant entraîné des enfants inconscients au fond des eaux bouillonnantes de ces rochers. Le soir, tout en les régalant de succulents fars ou de » gâteaux aux pommes », Marraine raconte à ses petits-enfants des histoires terrifiantes de l’Ankou maléfique répandant la mort ou bien elle évoque les ruses du curé d’Ars déjouant les tours du démon ou encore elle décrit l’arrivée dans les bals des diables prenant l’apparence de beaux jeunes hommes aux pieds fourchus. Gare aux innocentes jeunes filles se laissant séduire par leur belle apparence et leurs paroles enjôleuses.

En août 1906, à l’âge de 13 ans, lors du pardon de Saint-Eloi, Marie- Josèphe aperçoit un magnifique cavalier à la haute et belle prestance, qui arrive à cheval à la fête. Elle le trouve très beau et prédit à ses amies en le désignant du doigt qu’il sera son mari quand elle sera en âge de se marier. Ses amies se moquent d’elle et lui disent qu’elle peut toujours rêver. Cela n’arrivera jamais car il est beaucoup plus âgé qu’elle, 10 ans de plus qu’elle au minimum. Et pourtant, Marie-Josèphe l’épousera bien à l’âge de 26 ans le 29 octobre 1919. Ce que femme veut, Dieu le veut…
A l’âge de 18 ans, Marie-Josèphe dispose d’une magnifique chevelure blonde, qui la rend remarquable. Un jour d’été, un colporteur, qui passe de village en village pour faire du troc s’arrête à la ferme de Saint Eloi. Apercevant la longue chevelure blonde de Marie-Josèphe, il lui propose en échange de ses beaux cheveux longs une blouse, un tablier et un parapluie. Après réflexion, elle se laisse tenter et accepte que le colporteur lui coupe les cheveux pour composer ultérieurement une magnifique perruque à destination des bourgeoises souffrant d’alopécie. Quand ils repoussent, ses cheveux sont châtains.

Durant la guerre 14-18, ses deux frères, Paul et Jean-Marie sont mobilisés et partent sur le front. Jean-Marie Hello et Jean-Louis Coché se retrouvent fortuitement à combattre les lignes ennemies allemandes depuis les mêmes tranchées. Etant originaires de la même région, Ils font connaissance dans les tranchées et deviennent amis.
A la fin de la guerre, ils reviennent ensemble au pays et restent en contact tant et si bien qu’ils se revoient fréquemment. C’est ainsi que Jean-Louis découvre la sœur de Jean-Marie, Marie-Josèphe, éprise de lui depuis l’âge de ses 13 ans. Sa personnalité le fascine. Il tombe sous son charme et la demande en mariage. Jean-Marie quant à lui se prend d’affection pour la sœur de Jean-Louis, Marie-Hélène. Il est décidé par les deux familles que leurs deux unions auront lieu le même jour.

Après son mariage avec Jean-Louis Coché le 29 octobre 1919, Marie- Josèphe et son mari quittent la Bretagne pour la région parisienne. Par des relations, ils ont appris qu’un couple aisé sans enfant possédant une importante exploitation et de belles terres riches recherche un jeune couple pour les aider, voire pour leur succéder.

29 octobre 1919

Ils séjournent quelques mois chez ce couple charmant qui les adopte et leur déclare être prêt à les aider tous les deux à prendre leur succession. Mais Marie-Josèphe souffre du mal du pays et incite Jean-Louis à revenir en 1920 en Bretagne, où se trouvent tous les membres de leur famille respective. Par ailleurs, elle veut mettre au monde l’enfant qu’elle attend au pays, auprès de sa mère. Le 18 mai 1922, Marie-Josèphe et son époux Jean-Louis font l’acquisition de la ferme de Kerdaniel, à Quimperlé, avec son frère Jean-Marie Hello et sa belle-sœur, Marie-Hélène Coché, la sœur de Jean-Louis. Celle-ci comprend un logis et des communs formant un U autour d’une cour. La construction a été construite en 1866 par Charles Brevini, italien d’origine, à la demande de Monsieur Beaubois, le propriétaire du Château du Bois Joli voisin.
La partie gauche de la maison appartient au couple Coché/Hello et le côté droit au couple Hello/Coché. Chaque couple s’appuie sur l’aide d’un commis et d’une bonne pour les aider dans leurs tâches quotidiennes.

Marie Josèphe et Jean Louis
Jean Marie et Marie Hélène

Marie-Josèphe et Jean-Louis ont deux enfants, une fille, Adrienne en 1920 et Jean-Paul en 1922.

Son frère, Jean-Marie et Marie-Hélène, la sœur de son époux, ont eu aussi deux enfants, Joseph en 1920 et Hélène en 1922.

Seuls, son fils, Jean et sa nièce, Hélène, naissent tous les deux au logis de Kerdaniel.

Durant l’occupation allemande de 1940 à 1945, Marraine craint beaucoup pour la vie de son fils, Jean, qui s’est engagé dans la résistance en 1942, tout juste âgé de 20 ans. Il fait partie du groupe Turma Vengeance, dirigé par Eugène Genot. Quand toute la famille Genot est arrêtée en janvier 1944, elle vit dans la peur et craint pour la vie de son fils, qui prend le maquis et qui réalise des sabotages et des embuscades pour entraver la route des soldats allemands vers la Normandie suite au débarquement du 6 juin 1944.
Jean ne lui raconte rien mais elle pressent qu’il met sa vie en danger constamment. Un jour, Jean et un de ses amis se sont réfugiés une nuit à la ferme de Kerdaniel. Apercevant le lendemain matin, des soldats allemands tout en haut du chemin descendant jusqu’au logis de Kerdaniel, Marie-Josèphe se précipite pour les prévenir de la menace imminente de leur arrivée. Son fils Jean et son ami André sautent par la fenêtre du premier étage donnant sur le jardin à l’arrière de la maison et s’échappent en courant vers les bois avoisinants.
Apprenant l’arrestation et l’emprisonnement de son fils le 27 juillet 1944, Marraine se rend à pied de Kerdaniel à la prison du Bel Air. Elle tente vainement de le voir. A défaut, elle tend un panier de victuailles à un soldat de garde à la porte de la prison et lui demande de le remettre à son fils Jean Coché. Bien entendu, celui-ci n’en a jamais vu la couleur. Lorsque Marraine apprend que des résistants ont été fusillés fin juillet sur la falaise de Kerfany dominant la mer, elle est désespérée et pense que son fils a été tué. Quand il s’échappe de l’île de Groix le 25 août 1944 et qu’il rentre à pied à Kerdaniel, elle ne le reconnaît pas tant il est amaigri et défiguré par les coups reçus.
Ma grand-mère ne le reconnaît que lorsqu’il s’assoit à sa place habituelle à table. Elle s’écrie « Ma Doué, Beniget ». Sa joie de le revoir sain et sauf est de courte durée, car dès le lendemain, Jean repart et rejoint les résistants FFI pour continuer le combat sur le front de Lorient.

En 1946, comme promis lors de ses prières ardentes à la Vierge, Marraine accompagne son fils Jean, en pèlerinage à Lourdes. Assise à gauche de la photo, elle porte sa coiffe de Guilligomarc’h. Deux autres femmes portent comme elle la coiffe et le costume breton traditionnel. Toutes les trois ainsi coiffées font sensation à Lourdes.

Lourdes 1946

Chaque vendredi, Marraine descend à pied avec son grand cabas du logis de Kerdaniel jusqu’à la basse ville puis remonte par la rue Savary jusqu’à la place St Michel, où elle adore fureter entre les étals et acheter des produits sur le marché tout en discutant avec les vendeuses et les clientes.
Marraine, ma grand-mère, est assez coquette. Elle ne supporte pas d’avoir des cheveux blancs et les teint régulièrement, puis ramasse sa chevelure en chignon avant de poser fièrement sa coiffe de Guilligomarc’h. Pour elle, il est impensable de descendre à la ville ou de participer à un évènement sans être convenablement coiffée. Elle arbore fièrement sa plus belle coiffe et sa plus belle tenue bretonne pour les grandes occasions.
Dans son jardin potager situé à l’arrière de la maison, elle élève des lapins, cultive de grands carrés de légumes entourés de fleurs variées, qu’elle choisit au gré de sa fantaisie. Pour le plaisir gourmand de ses petits- enfants, elle a planté diverses variétés de mûres, fraises, framboises, groseilles, cassis, etc. Elle dispose ainsi d’un magnifique jardin qui fait sa fierté, dans lequel ses petits-enfants adorent fureter et grappiller les fruits à peine murs. Pour sa plus grande frayeur, ses petits-enfants adorent grimper tout en haut des sapins limitant son jardin, et ce malgré son interdiction formelle d’escalader ces arbres qui culminent à plus de 10 m de hauteur.

Jean Louis et Marie Josèphe

Le 15 septembre 1958, Marraine perd le magnifique cavalier de ses 13 ans. Au moment de son départ pour un autre monde, son époux, Jean-Louis, 75 ans, lui donne rendez-vous au paradis et l’invite à le rejoindre dans 10 ans.
Marie-Josèphe le rejoindra le 10 janvier 1971, à l’âge de 78 ans.

Je conserve un souvenir attendri de mes deux grands-mères et les admire car toutes les deux sont nées au XIXème siècle et ont vécu au XXème siècle deux guerres mondiales (14-18 et 39-45) durant lesquelles elles dont dû remplacer les hommes (frère, mari et enfant), partis défendre la patrie.
Enfin, elles ont connu des évolutions technologiques considérables. J’explique tout cela à mes petits-enfants qui découvrent avec étonnement que leurs arrière-arrière-grands-mères ont vu l’arrivée de l’électricité et de l’eau courante dans les maisons, plus besoin d’aller puiser de l’eau au puit à l’extérieur, la machine à laver, plus besoin d’aller au lavoir laver son linge, le cinéma, la télévision, le téléphone, les avions, les fusées, le 1er homme sur la lune. Que de changements elles ont vus en un siècle, auxquels elles se sont adaptées aisément. Je leur rends hommage en écrivant en quelques lignes ces histoires qu’elles me contaient et que je transmets à mon tour à mes petits-enfants, assurant ainsi leur survivance à travers les âges.

1946

© 2024 – Marie-José du Vallon pour Panoplie de Vie