Méprise sur la ville : la morte de la venelle

Quimperlé le 18 août 1953 : la nouvelle bouleverse la ville. Mais, quel journaliste a pu raconter cette histoire avec tant de verve et de talent ? Les anciens lecteurs de la presse régionale auront certainement une petite idée !

Soixante-neuf ans plus tôt, par un clair après-midi d’hiver, le jeudi 21 février 1884 à seize heures, un cultivateur du lieu-dit Le Reste, en la commune de Guiscriff, franchit le seuil de la mairie. Pierre Belléguic, quarante-deux ans, l’air fatigué mais fier, s’avance pour accomplir son devoir de père. Époux de Marie-Anne Renée Prat, il vient annoncer la venue au monde de son septième enfant : une fille, Marie-Catherine, née à une heure du matin, dans le silence de la nuit. Deux hommes l’accompagnent, ils seront les témoins : Jean Thomas Belléguic, cultivateur au Manoir Guéguen en Scaër, oncle de la nouveau-née, et Jean Prat, cultivateur au Quilos en Saint-Thurien. Seul Henri Le Bec, le maire, signera l’acte de naissance, les trois autres ont déclaré ne savoir signer.
Pierre Belléguic, originaire de Scaër, avait épousé Marie Anne Prat à Saint-Thurien le dimanche 9 mai 1869. Deux ans plus tard, leur premier enfant, un fils qu’ils prénommèrent Pierre, naquit en 1871 au village du Faouëdic, dans la même commune. Par la suite, Pierre et Marie-Anne s’installèrent au village du Reste, à Guiscriff, dans le Morbihan, là où Pierre résidait avant leur mariage.
C’est au Reste que naîtront leurs autres enfants :
– Louis, en 1874, futur tailleur de pierres. Il épousera en 1911, à Moëlan-sur-Mer, Marie Anna Ollivier, domestique originaire de Riec-sur-Bélon.
– En 1876 naissent les jumelles Marie-Françoise et Marie-Anne. Elles resteront célibataires et s’installeront plus tard au 19, rue de la Gare, à Bannalec. Marie-Françoise y décède en 1954 ; Marie-Anne s’éteindra à l’hôpital de Quimperlé en 1957.
Les trois filles suivantes, toutes nées au Reste, à Guiscriff, connaîtront des destins plus voyageurs.
– Marie-Louise, née en 1878, « montera » à Paris où elle deviendra cuisinière, comme tant de jeunes Bretonnes à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle. Elle restera célibataire.
– Anne suivra sa sœur dans la capitale et exercera le même métier. Elle épousera en 1910 Sébastien Jaouen, né à Bannalec, cocher à Paris. Comme beaucoup de femmes de sa génération, elle deviendra veuve de guerre : Sébastien meurt de maladie à l’hôpital de Châlons-sur-Marne le 18 novembre 1918. Il sera reconnu « Mort pour la France ». Revenue en Bretagne, elle s’installe à Pont-Aven puis 7 rue du Cimetière à Quimperlé avant de retourner à Pont-Aven. Elle s’éteint en 1969 à l’hôpital de Quimperlé.

Que deviendra la petite dernière, Marie-Catherine, que son père avait déclaré à la mairie de Guiscriff par une froide après-midi d’hiver de l’année 1884 ?
Elle ne suivra pas ses sœurs vers la capitale : elle choisit Nantes. Nous la retrouvons en 1921, épicière rue de la Montagne, à Nantes. Avec elle vit un certain Marc Refray, déclaré comme domestique . Né à Nantes en 1865, Marc Refray est voyageur de commerce lorsqu’il épouse, en 1903, Jeanne Marie Le Brenn. Auparavant, il avait exercé quelque temps le métier de coiffeur à Angers, chez ses parents, tous deux coiffeurs. Jeanne, veuve de Jules Rimbeault depuis neuf ans, a alors 40 ans ; Marc, célibataire, en a 38. Un contrat de mariage sera passé le 8 mars devant Me René Jamin, notaire à Nantes.
Après son divorce prononcé aux torts de son épouse en 1922, Marc est de nouveau présenté comme représentant de commerce. Il épouse alors Marie-Catherine le 19 mars 1923 : il a 57 ans, elle en a 39 et est célibataire. Le couple revient à Quimperlé et s’installe venelle du Cimetière, où Marc s’éteint le 14 décembre 1942, à l’âge de 77 ans. La déclaration de son décès est faite par Anne Jaouen, sœur de Marie-Catherine, domiciliée rue du Cimetière. Marie-Catherine, que l’on appelait Maria, continuera de vivre son veuvage dans la même maison, au numéro 1 de la ruelle du Cimetière, un bâtiment alors divisé en quatre appartements.
Marc repose au cimetière Saint-David. Pour Maria, il ne suffit que de quelques pas pour aller se recueillir sur sa tombe. À 57 ans, elle reste vive et robuste : malgré la pente abrupte qui mène au cimetière par la venelle, comme celle qu’elle gravit lorsqu’elle revient de la ville par le Bourgneuf et la rue du Cimetière, elle descend régulièrement en basse-ville, notamment pour se rendre aux halles.Elle aime aussi flâner le long de la Laïta, emprunter le quai Surcouf, puis suivre la rivière jusqu’au viaduc et au quartier de Saint-Nicolas, où le paysage semble l’accompagner dans sa marche silencieuse. Au fil des années, la fatigue aidant, elle s’arrête régulièrement chez sa sœur Anne, qui habite un peu avant chez elle, au 7 rue du Cimetière. Elle est très appréciée dans toute la ville de Quimperlé. Mais, lorsque Anne repart s’installer à Pont-Aven, Maria se retrouve seule, et noue moins de relations dans le quartier.

Quelques uns, pourtant, s’inquiétèrent de ne pas la voir au cimetière le matin du 15 août 1953. On disait même qu’elle n’y avait pas été la veille et cela était étrange. L’inquiétude grandit lorsque l’on entendit parler d’un cadavre découvert par des pêcheurs en barque. Une femme fut remontée dans la prairie du viaduc après avoir été trainée par les pêcheurs depuis le Bois du Duc. Le Dr Miroux ne put que constater le décès et l’assistance reconnut immédiatement la victime, Madame Bris, demeurant rue Mellac à Quimperlé. Même le fils de la victime affirma que c’était le corps de sa mère, de même que les voisins et de nombreux témoins.
Soulagement dans le quartier du cimetière, déjà éprouvé la veille par le décès de Madame Le Dain, née Marie Stéphant, domiciliée au nᵒ 5 de la rue. Fille d’Auguste Stéphant, maître-menuisier aux Fonderies Savary-Rivière, et de Claudine Le Melle, elle était la cousine germaine d’Adèle Le Melle, épouse d’Auguste Savale, ingénieur décoré de la Légion d’honneur, bien connu à Quimperlé où il avait débuté sa prestigieuse carrière aux Fonderies. Cette famille Le Melle jouissait de la reconnaissance de toute la ville.
Soulagement, donc, dans le quartier, Maria n’est pas la morte retrouvée dans la Laïta. Mais, elle n’apparaît toujours pas !
Pourtant, cette affaire de cadavre devient la conversation favorite des quimperlois. Les obsèques de Madame Bris sont organisées depuis l’hôpital de Quimperlé où repose la défunte, à la morgue. Cependant, un parent de la victime, demeurant à la Maison Rouge, trouve surprenant que l’on parle d’une nouvelle disparition à Quimperlé. En effet les gendarmes ont été informés de la disparition de Maria Refray et vont commencer une enquête. Sans doute étonné d’entendre bavarder de deux disparitions concomitantes, ce jeune homme aimerait avoir quelques explications sur les circonstances de celle de sa parente.

Et là, surprise : il la retrouve dans la cour d’une ferme à Rédéné, où elle travaille comme ouvrière agricole. Elle joue tranquillement avec la fillette de ses employeurs. Aussitôt, il se rend précipitamment à la gendarmerie de Quimperlé, où l’on s’était déjà rendu compte de la méprise et identifié la victime comme étant Madame Maria Refray, née Marie-Catherine Belléguic, originaire de Guiscriff. Un article paraît dans la presse le 18 août 1953 pour dévoiler la vérité de cette histoire. Jean Coché, adjoint au maire de Quimperlé signera l’acte de décès.
Désormais, elle n’aura plus à gravir la venelle escarpée du cimetière pour rejoindre son Marc. La voici enfin étendue à ses côtés, unis pour l’éternité.

Texte écrit grâce aux articles du journaliste correspondant de Ouest-France à l’époque. Comme évoqué en préambule, certains quimperlois qui liront ces textes sauront mettre un nom au bas de ces lignes au titre si évocateur. Et … pour l’écrire, un peu de recherches généalogiques.
© GB — Panoplie de vie.

Naissance de Marie-Catherine
Décès de Marc Refray
Mariage Refray x Belléguic
Recensement Nantes 1921 - rue de la Montagne
1946 — 1 venelle du Cimetière
1946 — 7 rue du Cimetière
Marc et Marie-Catherine Refray reposent au cimetière Saint-David à Quimperlé : Carré 3 Allée T Tombe 19
Décès de Marie-Catherine
Ouest-France du 15 août 1953
Ouest-France du 18 août 1953