Une duperie au presbytère : l’affaire de Baye

M. Maurice Lavigne, 32 ans, remisier, 143, rue Carnot, à Lorient, brassait depuis quelques mois de nombreuses affaires. Cependant, on n’avait qu’une confiance limitée en lui, et il opérait surtout dans les départements de la Loire-Inférieure, de l’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord. Il avait pour associé Jacques Morel, remisier, 63, avenue Marceau, à Paris.

Ouest-Éclair du 28 janvier 1913

Quelques extraits de l’article du journal Ouest-Éclair relatant le procès au tribunal correctionnel de Lorient

L’AFFAIRE DU CURÉ DELAROCHE
Au mois de janvier 1912, ce prêtre reçut des circulaires pour des placements avantageux. Ces circulaires étaient signées Lavigne. L’abbé demanda des renseignements et quelques jours après Morel et Lavigne se rendaient à La Chapelle-Houlin dans une magnifique automobile. Tous deux se présentèrent comme étant très riches. Morel était, disait-il, fils de millionnaire. Lavigne déclarait être avantageusement connu du clergé de Lorient et citait les noms de prêtres dont il affirmait être l’ami intime.
C’est, ajoutait-il, parce qu’il s’intéressait aux bonnes œuvres de l’abbé Delaroche, qu’il venait lui proposer un placement avantageux. Enfin, les deux aigrefins firent croire au brave homme que ses titres n’étaient pas en sûreté dans une banque et qu’il valait mieux les leur confier. C’est ainsi qu’ils se firent remettre pour 30.000 francs de valeurs mobilières. Quelques jours après, l’abbé Delaroche recevait une lettre d’un de ses confrères de Lorient, dont Lavigne s’était recommandé, et qui lui disait ne pas connaître ce dernier. Le doute entra dans l’esprit de l’abbé, qui écrivit à Morel et à Lavigne. Le 17 février, il porta plainte.

LA PLAINTE DE M. L’ABBÉ GOUDAL
Cette deuxième affaire a ceci de piquant, c’est que Lavigne, ancien élève du collège de Redon, s’est adressé à un de ses anciens professeurs, M. l’abbé Goudal, qui de confiance lui a remis différentes valeurs. Lavigne lui avait promis de le rembourser si les valeurs qu’il lui présentait n’étaient pas cotées en bourse. Résultat : l’abbé n’a pas été remboursé et il attend toujours un titre pour lequel il avait remis 450 francs à Lavigne. Ce dernier prétend que cette somme a été détournée par un agent de change du nom de de Kergroët, dit Marius.

LE JUGEMENT
Hier est venue devant le tribunal correctionnel l’affaire des remisiers Morel et Lavigne.
Sans avoir duré autant que l’affaire Rochette, il y aura cependant un an dans quelques jours que Lavigne fut arrêté à Saint-Malo, à la suite de la plainte de l’abbé Delaroche. Depuis, se réfugiant derrière le maquis de la procédure, Morel, par la voix de son avocat, Me Rodolphe Rousseau, fit annuler la première procédure qui fut reprise par M. Henriot, juge d’instruction, malgré les protestations des inculpés et les mesures inqualifiables d’intimidation prises contre ce honorable magistrat.
Quoi qu’il en soit, l’affaire est venue hier lundi 27 janvier 1913, devant le tribunal correctionnel, pour être plaidée au fond. Le tribunal est présidé par M. Reiter. M. Mauléon, procureur de la République, occupe le siège du ministère public. Quatre inculpés sont appelés à répondre des nombreux faits relevés à l’instruction : Morel et Lavigne sont les principaux inculpés avec Le Gac, notaire à Perros-Guirec, et Rophé, directeur du Comptoir de transactions. Les inculpés sont défendus : Morel par Me Rodolphe Rousseau, Lavigne par Me Robic, Le Gac par Me Marin. Trente-six témoins doivent être entendus.

Le 3 février 1913, Lavigne est condamné à un an de prison et 50 francs d’amende, Morel à 15 mois de prison et 50 francs d’amende. Le Gac à 20 jours de prison.

En quoi cette affaire intéresse-t-elle l’Écho de Bretagne, journal local de Quimperlé ?

Voici la transcription d’un article paru dans ce journal le 27 février 1912.

« Echo de l’affaire Lavigne
Dans notre dernier numéro, nous avons relaté qu’un remisier lorientais, M. Maurice Lavigne, demeurant 143, rue Carnot, avait été arrêté à Saint-Malo à la suite d’une plainte en abus de confiance portée contre lui par l’abbé Delaroche, curé de La Chapelle-Heulin (Loire-Inférieure). Nous relatons d’ailleurs plus loin les circonstances de son arrestation. Son associé, Jacques Morel, remisier, 63, avenue Marceau à Paris, ayant pris la poudre d’escampette, court toujours. Ces deux associés n’avaient-ils pas d’autres compères ? En tout cas, la façon d’opérer de Morel et de Lavigne ressemblant singulièrement à celle qu’employa en mai et juin 1911, un M. de Prévignaud, de Paris, auprès de l’abbé Berthou, recteur de Baye, nous croyons intéressant de reproduire ce que nous avons relaté dans notre numéro du 8 septembre dernier :

S’étant laissé convaincre par des annonces alléchantes qu’il lisait dans la Cote Vraie, journal financier publié à Paris, 14, rue Tailbout, l’abbé Berthou, recteur de Baye, entra en pourparlers avec un soi-disant de Prévignaud pour ses opérations de bourse.
Le courtier ne se fit pas prier pour se rendre à Baye. Au début du mois de mai, contre la promesse, non pas du ciel, mais de gros intérêts, le brave recteur lui remit la somme de 4.400 francs pour l’achat de 10 actions des Messageries Maritimes et de 40 actions des Mines d’Irun. Un intérêt de 300 francs devait lui être servi et c’est quand il ne vit pas venir le premier trimestre, soit 75 francs, en juillet, que l’abbé Berthou se rendit compte qu’il avait été le jouet d’un habile escroc. 
Celui-ci était en effet revenu à la charge et, le 26 mai, s’était fait remettre deux obligations du Maroc, valant 1.026 fr. plus la somme de 600 fr. en numéraire. Le 28 juin, de Prévignaud était encore au presbytère de Baye. Le curé lui remit cette fois la somme de 500 francs.
Ça, lui dit le pseudo-financier, va servir pour le coup de fusil. Avec 500 francs, vous allez gagner 600 francs.
Confiant dans cet individu, il lui fit remettre le même jour, par sa domestique, un certain nombre de valeurs représentant une somme de 2.319 francs.
La cuisinière avait une certaine méfiance ; elle prononça le mot laer (voleur), mais, puisque M. le Recteur lui disait qu’elle n’avait rien à craindre, elle se laissa faire. De Prévignaud, oubliant de délivrer des reçus, partit en automobile à la recherche d’autres « naifs ».
Depuis, l’escroc a omis de donner de ses nouvelles, a oublié l’échéance des intérêts dus à l’abbé Berthou et, quand celui-ci écrivit pour les lui réclamer, il eut la désagréable surprise de se voir remettre quelques jours après, par le facteur, sa propre lettre portant la mention : « Parti sans laisser d’adresse !… ».
Lavigne, qui est actuellement sous les verrous à Lorient, et son compère Morel, qui court toujours, quoique étant l’objet d’un mandat d’arrêt, ne faisaient-ils pas partie d’une bande parfaitement organisée, comptant parmi ses membres, ledit de Prévignaud ? À moins que de Prévignaud ne soit un nom d’emprunt de Morel ? Un avenir prochain nous apprendra sans doute ce qu’il en est. Quoi qu’il en soit, l’affaire Lavigne n’atteint pas les proportions que l’on avait craint d’abord ».


Benjamin Marie BERTHOU naît le 14 janvier 1840 à 16 heures à Landivisiau, de Yves Marie, cloutier, et de Jeanne Madeline. Au moment de sa rencontre avec de Prévignaud il est recteur de Baye (Finistère), il a 72 ans. Est-ce son âge qui le rend si naïf ? Sa servante (karabassen) semble plus méfiante lorsqu’elle traite l’escroc de menteur [laer en breton]. Elle s’appelle Marie Louise Bourhis, née 3 mars 1857 à Kernével (Finistère). Elle a épousé en 1888 Jean Marie Le Saux, originaire de Trégunc. Mais Jean Marie est décédé 5 ans plus tard, le 7 janvier 1893 à l’hospice de Brest. Lorsque vers 1900 Benjamin Berthou arrive à Baye comme recteur, elle est sa servante. Benjamin Berthou est un recteur respecté et apprécié à Baye. En 1924, il démissionne car il a 84 ans. Il est remplacé par Paul Simon [1], jusque là vicaire à Tréboul qui est nommé recteur. Marie Louise Bourhis reste la karabassen. Benjamin Berthou se retire alors au presbytère de Kerlouan où son neveu est recteur [2]. Il y décèdera, à l’age de 93 ans, le 31 janvier 1933. Marie Louise Bourhis, sa servante, décèdera le 30 avril 1941 à l’hôpital de Concarneau : elle ne s’est jamais remariée. 

[1] Paul Marie Simon, né le 23 août 1873 à Bodilis (Finistère). Décédé à Plogastel-Saint-Germain le 26 avril 1938.
[2] En 1926, Alexandre Berthou, neveu de Benjamin (1871-1947), est recteur — Au presbytère demeurent également : Alexandre né en 1841, frère de Benjamin et Louis Nédélec, vicaire — Jean Léost est jardinier et Léontine Berthou, la sœur du recteur, est cuisinière.

Écho de Bretagne 27:02:1912
Union Agricole 02/1924
Union Agricole 02/1933
Kerlouan 1926
Acte de décès de l'abbé Berthou
Acte de décès de Bourhis Marie Louise

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