La Chouannerie est considérée comme une guerre civile qui opposa Républicains et Royalistes dans l’ouest de la France. Dès 1791, l’Association Bretonne est créée par le marquis de la Rouërie en vue de défendre la monarchie et de rétablir les lois et coutumes particulières à la Bretagne, supprimées en 1789 par la République. La Bretagne, très attachée socialement et spirituellement à son clergé devient une zone de résistance à la Constitution Civile du clergé, cause largement soutenue par les paysans. D’autre part, la suppression des gabelles et la conscription du 15 août 1792 alimentèrent l’insurrection de 1793. De petits groupes clandestins se créent en particulier celui de Jean CHOUAN à Saint-Ouën-des-Toits en Mayenne, qui donnera son nom au mouvement. La répression des « bleus » fait grandir les bandes des « blancs », soutenues par la population qui les cachent, les nourrissent, les renseignent.
La devise des chouans de Bretagne est « Doue ha mem Bro » (Dieu et mon pays) et non « Dieu et mon Roy » comme en Vendée.

Des chouans à Querrien

L’assassinat de Jean Michel GOURLAOUEN, greffier de justice du canton et officier public de la commune de Querrien (Finistère).

Miz Du (1), le mois sombre, comme l’indique l’omniprésence de vastes nuages noirs dans le ciel en ce 26 novembre 1753. La température est glaçante, accentuée par la neige tombée la veille, obligeant le sacristain à s’adonner à un labeur acharné pour dégager la poudre blanche qui recouvrait les marches de l’église paroissiale de Quéménéven, en Finistère.

Guillaume CHANGEON (1708-1759), le recteur, attache une grande importance à l’approche de la cérémonie à venir. Il ne s’agit pas simplement d’une messe ordinaire que le curé s’apprête à célébrer. Né à Rosporden en 1708, il est le fils du Noble Homme Guillaume CHANGEON, Sieur de Menez Bris, avocat à la Cour, et de Marie Jeanne MARCHAND. Depuis 1744, il exerce la fonction de recteur à Quéménéven. Dans le souci de rendre cette cérémonie encore plus mémorable, Louise, la carabassen (4), a également apporté sa contribution pour embellir l’église.

Dieu semble-t-il accorder une affection particulière à Monsieur le Recteur ? Quoi qu’il en soit, au moment de la cérémonie, le vent incisif du nordet (2) a chassé quelques imposants nuages, laissant le porche baigné par un soleil radieux. 

Cette clarté céleste semble être une reconnaissance bien méritée pour Guillaume qui décédera le premier avril 1759 et reposera en paix deux jours plus tard. L’acte rédigé en vue de sa sépulture mentionne avec respect « le vénérable et discret messire Guillaume François Honoré CHANGEON, recteur ».

Guillaume Changeon - 1759
 

Sous le retour bienvenu du soleil, et malgré le froid piquant, le distingué Monsieur le Recteur brave les éléments pour accueillir les futurs époux. Il s’agit de René GOURLAOUEN et de Louise Yvonne LE MIGNON. René, âgé de 43 ans, exerce en tant que Maître et Notaire à Quéménéven, étant le fils de René et Marie LE BESCOND. Louise Yvonne, quant à elle, âgée de 26 ans, est la fille de Yves, Sieur de la Villeneuve, et de Demoiselle Marie Suzanne du BOISHARDY.
La future épouse provient d’une famille noble et influente. Son grand-père, Jean du BOISHARDY, est le Sieur de Poulmorgant et occupe le poste de Procureur au Siège Royal de Châteaulin. Sa grand-mère, Rose Aliette PIERRE, détient le titre de Dame de Poulmorgant. Les arrière grands-parents paternels de Louise sont Jacques du BOISHARDY, Notaire et Procureur à la Juridiction Royale de Châteaulin, marié à Suzanne JOUHEN, Dame de Poulmorgant. Du côté maternel, on retrouve Jean Joseph PIERRE, le Sieur de la Fontaine, exerçant en tant que Procureur à Gourin, et Demoiselle Marie Anne MORVAN

Mariage de René Gourlaouen et de Louise Le Mignon

René et Louise Yvonne ont élu domicile à Kergoat, situé à Quéménéven. Ils résident dans un manoir à proximité de la chapelle, renommée pour son pèlerinage et ses foires animées. Un an après leur union, naît leur premier fils, Louis Jean Marie en 1754. Par la suite, ils accueillent des jumelles, Marie Rose et Marie Jeanne en 1757. Le 13 avril 1763, voit la venue au monde de Jean Michel. Les trois premiers enfants sont baptisés par Guillaume CHANGEON, qui avait célébré leur mariage. Toutefois, suite au décès de ce dernier, Jean Michel est baptisé par Jean Joseph MAILLARD, Recteur de Quéménéven. Le parrain de Jean Michel est Michel LOZACH, son oncle notaire, marié à Rose Urbaine LE MIGNON, sœur de Louise. Sa marraine est Marie Josèphe MAILLARD.

Jean Michel Gourlaouen
Pardon de Kergoat - Jules Breton. Musée des Beaux-Arts de Quimper
 

Dix-huit mois après la naissance de Jean Michel, le chef de famille, René Gourlaouen, s’éteint à l’âge de 54 ans à Kergoat. Le 18 novembre 1764, il est inhumé au cimetière de Kergoat, reposant au pied de la chapelle. La messe funéraire est célébrée par le Recteur Maillard, en présence de Michel Lozach, son beau-frère, et de Marie Jeanne Le Mignon, sa belle-sœur. Louise Yvonne se retrouve veuve à l’âge de 37 ans, avec quatre enfants encore jeunes à sa charge, le fils aîné ayant dix ans, les jumelles sept ans, et le petit Jean Michel seulement 18 mois.
Cette tragique perte peut-elle être considérée comme le point de départ de l’évolution étonnante de cette famille, autrefois constituée de notables et de juristes occupant des postes éminents dans les cours de justice.
– Louis Jean Marie, l’aîné, contracte mariage avec Jeanne Tréanton en 1776. Après le décès de Jeanne, il épouse Jeanne Le Quinquis en 1784, et ils seront cultivateurs à Kergoat.
– Marie Jeanne, quant à elle, épouse René Croissant et embrasse également la vie de cultivatrice à Kergoat, aux côtés de son époux.
– Le destin de Marie Rose s’avère plus poignant et dramatique. Elle se rend au bourg de Mellac (29) où son cousin, René Lucas, exerce en tant que curé. Son mariage avec Yves Heidon, un modeste cultivateur de Saint-Thurien, est suivi du décès de ce dernier deux ans plus tard. Son fils, Louis, décède à l’âge de 23 mois en 1784. Marie Rose se remarie par la suite avec Mathurin Toulgoat, devenant cultivatrice avant de finir sa vie en tant que mendiante dans le bourg de Saint-Thurien en 1834, à l’âge de 77 ans. 

Le seul enfant qui suivra les traces de son père et de ses ancêtres est Jean Michel. Comme précédemment évoqué, Jean Michel GOURLAOUEN voit le jour le 13 avril 1763 à Kergoat, en Quéménéven. Malheureusement, son père, René, décède alors qu’il n’a que 18 mois. Jean Michel est élevé aux côtés de son frère aîné Louis et de ses sœurs jumelles, Marie Rose et Marie Jeanne. Alors que ses frères et sœurs deviennent des cultivateurs, Jean Michel suit les traces de son père pour devenir notaire.
Il est plausible d’imaginer que le jeune garçon ait été élevé en compagnie de son cousin Alain LOZACH, dont le père, Michel LOZACH, est son parrain. Michel LOZACH est avocat au Parlement et époux de Rose Urbaine LE MIGNON, sœur de Louise Yvonne (la mère de Jean Michel).
Alain LOZACH et Jean Michel poursuivent alors tous deux une carrière de notaire, marquant ainsi la continuité de la tradition familiale. Alain LOZACH se distingue également en devenant plus tard Maire de Quéménéven.

Mais, le destin de Jean Michel va basculer. En 1794 il est Greffier de Justice de Paix du canton de Querrien (29). Il est aussi chargé des fonctions d’Officier Public de la dite municipalité. À ce titre, il signe tous les actes d’état-civil de la commune de Querrien à partir du 20 octobre 1793 en remplacement de Louis de Bernetz, le recteur.

Signature de J-M Gourlaouen

Le 16 Floréal An II, soit le 16 mai 1794, il épouse à Querrien, Marie Josèphe Perrine KERAMBIC, originaire du Faouët dans le Morbihan. Il a 30 ans, elle en a 14. Les témoins sont les citoyens François Hyacinthe BERNARD, juge de paix du canton de Querrien – Joseph LE GUILLOU, greffier de la justice de paix du canton de Bannalec – Louis RISTORTE, juge de paix de Bannalec – Louis Jean Marie GOURLAOUEN, cultivateur à Kergoat, le frère de l’époux. Le mariage est prononcé par Louis TALABARDON, agent national.

Mariage de Jean Michel Gourlaouen et de Marie Josèphe Perrine KERAMBIC

Depuis 1789, la République a décidé par la loi de nationaliser les biens du clergé. De plus de nombreux jeunes hommes sont levés pour aller défendre les frontières. Dans les campagnes ces lois sont souvent rejetées et des armées anti-républicaines se forment : ce sont les Chouans. Ces réfractaires font pression pour que les jeunes hommes ne s’enrôlent pas, rejoignent leurs rang et surtout s’en prennent aux représentants de la République. 

Basés au village de Guelvez en Querrien, un groupe de chouans est dirigé par Jean François Edmé LE PAIGE de BAR, né à Concarneau le 28 juillet 1763, fils de Edmé, greffier, et de Louise Hélène MUSSEAU, fille d’un Procureur de Concarneau. De BAR, après des études de droit à Rennes, devient avocat au Parlement de Bretagne. Endetté et sans ressource, il embarque à Nevez (29) pour émigrer vers l’Espagne et il s’enrôle dans la légion Saint-Simon (3). Revenu à Concarneau au cours de l’année 1794, il commence dans les Côtes d’Armor à recruter une troupe qui deviendra la 9e légion de chouans du Finistère. En 1795, cette bande commence à commettre de nombreux larcins, des vols, des assassinats. 

Le Paige de Bar

Au printemps 1795, ils commencent à terroriser le maire de Querrien. Depuis Quimperlé, il est décidé de nommer un commissaire public, ce sera Jean Michel GOURLAOUEN. Rapidement, les chouans commence à le harceler, à terroriser son épouse et sa domestique. 
Dans son livre « Recherches sur la chouannerie » (Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest – 1937), Daniel Bernard raconte : « le 3 octobre 1795 (13 Vendémiaire an IV), environ 60 chouans entrèrent chez Jean Michel Gourlaouen, Greffier de la Justice de Paix de Querrien, à qui ils reprochèrent d’avoir dénoncées des émigrés et prêtres. Après avoir bu 30 bouteilles et forcé GOURLAOUEN à en prendre sa part, ils le conduisirent au pied du nouvel arbre de la liberté, coupèrent l’arbre en sa présence et, ayant déshabillé le malheureux, le fusillèrent puis lui coupèrent la tête avec son propre sabre, qu’il vinrent mettre fumant de son sang sous les yeux de sa famille éplorée « . (page 108).

Jacques CAMBRY, est depuis le 21 décembre 1794 le Président du district de Quimperlé. Il propose le 28 juin 1795 d’être choisi par le district pour participer aux travaux du Directoire du Finistère (Armand MAUFRAS du CHATELIER le taxe d’ailleurs d’opportuniste dans son « Histoire de la révolution dans les départements de l’ancienne Bretagne »). En 1800, il publie « Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795 ». il nous décrit une version un peu différente : « GOURLAOUEN fut forcé d’abattre l’arbre de la liberté; on coupa son corps par tronçons, comme l’arbre qu’il avoit frappé; on les éleva par assise comme une espèce de trophée, en défendant aux habitants d’en approcher. Trois jours s’écoulèrent sans qu’on osât lui donner la sépulture, et ce spectacle déchirant, effroyable, fut sous les yeux des malheureux habitants de Quérien« .

Dans le compte rendu des administrateurs du département on peut lire : « un nouvel attentat des Chouans vient de s’exécuter dans la commune de Kerrien. Dans la nuit du 11 au 12 Vendémiaire une troupe de scélérats  se porta chez le citoyen Gourlaouen, commissaire dans cette commune. Ils avaient cerné sa demeure. Ce fut en vain qu’il essaya de s’échapper. On le conduisit dans sa maison avec des paroles de paix. On but son vin. On le força de chanter des chansons aristocratiques. Après une longue séance, il fut entraîné près de l’arbre de la liberté qu’on lui commanda de couper. Gourlaouen fit une longue résistance et fut obligé de céder. Ce fut alors qu’on lui fendit la tête et qu’on l’assassina de deux coups de fusil. Son corps dont personne n’ose approcher, est chargé des tronçons de l’arbre abattu « . Le 13 Vendémiaire, le district réclame des troupes au département. 
Les communes de Querrien, de Guilligomarc’h, de Rédéné sont terrorisées devant les exactions des Chouans. De même la commune d’Arzano où le curé Jean Claude Pécard échappa à son triste sort car il était absent de son presbytère dans la nuit du 15 au 16 janvier 1795.

L’acte de décès de Jean Michel GOURLAOUEN date du 16 vendémiaire, soit 5 jours après son décès. Il confirme l’assassinat et le fait que le greffier, chargé des fonctions d’officier public, fut tué dans la nuit du 11 au 12 Vendémiaire an IV et que l’inhumation n’a eu lieu que le 13 du dit mois. Marie KERAMBIC, sa femme, alors âgée de 17 ans, épousera le 29 janvier 1799, Nicolas OZANNE, qui était militaire de la 81e brigade de l’Armée de l’Ouest et originaire de Vétheuil (Seine et Oise).

Acte de décès de Jean Michel GOURLAOUEN : déclaration faite par Jean EVEN, cultivateur, et Jean GUILLOU, journalier, tous deux de la commune de Querrien et signée par F. H. BERNARD, juge de paix, qui était un des témoins du mariage de Jean Michel.

Le citoyen BERNARD deviendra Commissaire Civil de Querrien, nommé après le refus de nombreux citoyens d’accepter ce poste. Entre temps le canton de Querrien/Saint-Thurien a été rattaché à celui de Quimperlé et un détachement armé y est affecté en permanence.

Après de nombreux autres méfaits, Jean François Le Paige de Bar, nommé colonel par Cadoudal, se cachera en Angleterre, à Guernesey et continuera de fomenter des actions contre l’ « usurpateur » Napoléon 1er. Il décède sur l’île d’Houat le 23 novembre 1813 alors qu’il refusait de se rendre au Sieur Allanioux venu à bord du lougre « l’Alerte » pour l’arrêter. Il fit usage de ses armes et fut abattu de plusieurs balles.

© pjK – Mars 2024

1 – novembre : l’automne est la saison des mois noirs en Bretagne, miz Here, miz du et miz kerzu.
2 – nordet : Vent qui vient du nord-est.
3 – Claude-Anne de Rouvroy (né le  au Château de la Faye, Deviat, et mort en 1819 en Espagne). Marquis de Saint-Simon et de Montblerù est un militaire et homme politique français des XVIIIe et XIXe siècles. Il  émigre, lève la légion catholique royale des Pyrénées et fait la campagne de 1792 dans l’armée des Princes.
4 – carabassen : bonne du curé en breton.