L’histoire un peu romancée de Marie Rose Gourlaouen, mais la généalogie est respectée. 
Ce lien vous mène aux documents ayant permis d’imaginer la vie complexe de cette femme.

La chapelle de Saint-Méen au Saint (56)
Tout n’est pas « Rosse »

« Il y avait tellement de brouillard dans le bourg que même les oiseaux étaient partis à pied ».

Cette magnifique expression décrit à merveille l’ambiance quasi surnaturelle et éprouvante qui chagrinait Marie-Rose en ce dimanche premier novembre 1778. Elle s’était assise sur le petit muret du cimetière, envahie de froid, d’humidité, de tristesse. Pourtant, lorsqu’elle aperçut une basse moitié de prêtre devant elle, elle retrouva instantanément son allant, son goût pour la rébellion. Elle ne put éviter un petit ricanement : ce brouillard si épais lui masquait l’autre moitié de la haute silhouette du curé, elle assise sur le muret, lui debout, la tête dans les nuages. Elle sourit encore : la tête dans les nuages, ce n’est pas tout à fait la description que l’on faisait de René Lucas, le curé de Mellac. Il était reconnu par ses ouailles comme d’une intelligence tout à fait honorable et pour sa passion du rationnel.
Né en 1744 à Kergoat Bras, sur la commune de Quéménéven, dans le pays Porzay il aimait enfant parcourir les landes et forêts jusqu’à Briec avec son oncle, René Gourlaouen, à la poursuite du gros gibier. Il menait les chiens de grande vènerie avec autorité et science de la chasse : tout sauf dans les nuages !
Au cours de l’une de ses billebaudes, il s’était aventuré seul sur la route de Saint-Venec avec son fidèle Flambeau, le chien de sang. Le gros cochon noir aux défenses saillantes était sérieusement blessé, il le retrouva au pied du calvaire. Le sanglier eut encore assez de forces pour se retourner vers le chien et lui ouvrir les entrailles avant de blesser René au mollet gauche. La blessure saignait abondamment et il dut se résoudre à attendre les secours, adossé à un grand chêne, près du chien et du sanglier morts et face au calvaire qu’il connaissait depuis tant d’années sans l’avoir vu vraiment, se souvenant juste de la date de 1556 figurant au revers de la croix.
Il eut tout le temps d’admirer le massif triangulaire supportant les statues figurant les douze apôtres, dont les noms sont inscrits sur le socle. Au pied de la croix, il distinguait Notre-Dame de Pitié entourée des Saintes Femmes. À mi-hauteur du corps de la croix, sur les petites consoles, il pouvait identifier les statues de sainte Marie Madeleine, de la Vierge et de saint Jean. Au sommet, les anges recueillant dans des calices le sang du Christ crucifié, lui donnèrent le courage d’attendre les secours.
La nuit tombait rapidement, envahissant le calvaire d’une lugubre impression de mort. Il ne pouvait admettre de mourir si sottement à seize ans au pied d’un calvaire, tué par un cochon noir, lui qui les traquait si habilement. Monsieur son oncle, René Gourlaouen, lui-même Nemrod de renom, louait régulièrement son audace et son art de la chasse. Il avait même eu la fierté d’être honoré par Yves Le Mignon, le Sieur de La Villeneuve, le père de Louise Yvonne, l’épouse de son oncle René. Celui-ci l’autorisait à l’accompagner dans ses grandes chasses en forêt du Duc, aux portes de Locronan.
Il entendit juste les voix, sombrant dans le coma en jurant de faire un don aux anges du calvaire s’il était sauvé. Il fit plus, il fit don de sa personne à Dieu, il devint Curé de Mellac.
C’était cet ancien chasseur de sanglier qui se tenait devant Rose à la sortie de la grand-messe de ce dimanche de novembre, coupé en deux par le terrible brouillard. Elle dégageait une grande faiblesse mais aussi une force énorme qu’il devina lorsqu’elle leva son regard pénétrant. Il se remémora alors son infortune au pied du calvaire de Saint-Venec. Elle semblait aussi désemparée que lui, assise sur le petit muret en face du presbytère. Il lui prit la main et l’aida à se lever. Elle semblait très affaiblie, transie, abattue dans son corps mais battante dans son âme. Elle aperçut alors près du prêtre une jolie femme brune aux yeux aiguisés mais rassurants, identiques aux siens. C’était Louise Lucas, de Kergoat Bras en Quéménéven, la sœur de René. Ils étaient, Louise et le curé, des cousins germains de Rose.
Tout avait commencé quelques années plus tôt. Marie-Rose était la fille de René Gourlaouen, le notaire chasseur, et de Demoiselle Louise Yvonne Le Mignon. Son grand-père maternel était Yves Le Mignon, le Sieur de la Villeneuve, qui conviait René Lucas à la chasse. Sa grand-mère maternelle s’appelait Marie Suzanne du Boishardy, fille de Jean du Boishardy, Sieur de Poulmorgant et de Rose Aliette Pierre, Dame de Kervaillant. Quel « héritage » pour une petite fille révoltée, rêvant de grands espaces, de chasse, de billebaude. Elle se souvenait, enfant, avoir entendu les récits fantastiques des exploits de son cousin René, de son accident près du calvaire, de sa vocation soudaine. Elle n’avait que trois ans lorsqu’il décida de devenir prêtre, elle avait juré alors de ne pas être la Demoiselle de la Villeneuve, mariée, sans amour peut-être, avec un Sieur de quelque part.
Elle vécut toute son enfance dans ce conflit. Elle dut souvent subir les réceptions familiales à Kergoat, si éprouvantes, car sources de reproches sur son comportement. On lui rappelait sans cesse la filiation de sa grand-mère Marie Suzanne du Boishardy, descendante de tant de Chevaliers et de Demoiselles de Penthièvre. Pourtant, c’était cette grand-mère qui lui semblait la plus proche. Elle avait douze ans à son décès et, si l’on avait imprimé son regard ce jour-là, l’on y aurait trouvé la même tristesse et la même rage de vivre que celles exprimées sur le petit muret du presbytère, neuf ans plus tard.
En retrouvant son cousin René, elle se souvînt du jour où ils étaient allés en pèlerinage familial à la Chapelle Saint-Méen sur la commune du Saint. C’était en 1768. Elle était accompagnée de sa grand-mère Marie Suzanne du Boishardy et du cousin René, le curé. Elle avait été enchantée de pouvoir consulter le registre des mariages de la commune : on y relatait le mariage de son arrière grand-mère Rose Aliette Pierre avec Jean du Boishardy. Ils étaient venus à Saint-Méen pour assister à une messe donnée par le Vicaire de Gourin, à l’occasion du trentenaire du décès de Rose Aliette, vénérée, sur cette commune du Saint, pour sa générosité et ses bienfaisances.
Rose avait déjà une admiration pour cette aïeule, basée sur les témoignages familiaux et surtout sur les narrations élogieuses de Marie Suzanne, parlant de sa mère. L’époux de Rose Aliette était Maître, Noble Homme, Sieur de Poulmorgant, Procureur fiscal de la Baronnie de Trésiguidy et arrière grand-père de Marie-Rose. Elle étouffa le même petit ricanement, qu’elle aura plus tard à Mellac en découvrant son demi curé. Elle venait de découvrir la signature de son arrière grand-mère Rose sur l’acte : on lui avait souvent dit qu’elle s’appelait Marie-Rose en hommage à cette aïeule. Et Rose avait signé « Rosse » Alliette Pierre.
Elle allait s’en faire une devise : ils veulent que je sois Demoiselle Rose, je serais rosse, la sévère, le mauvais cheval … l’intransigeante. Elle aurait pu, à cet instant, proclamer à l’image de Châteaubriand : « l’âme supérieure n’est pas celle qui pardonne, c’est celle qui n’a pas besoin de pardon ». Ou encore « Je voudrais n’être pas né ou être à jamais oublié ».
Un de ses grands-oncles était Maire de Quimper, un autre Colonel, d’autres Procureurs, Ecuyers …
Tout cela durera toute son adolescence. Elle avait onze ans lors de ce voyage au Saint. L’année suivante décédait sa grand-mère Marie Suzanne, son seul soutien. Elle s’était endurcie dans les épreuves, les pénitences endurées lorsqu’elle revenait de ces interminables journées de chasse. Elle aimait revoir le calvaire de Saint-Venec, Elle y était retournée une fois accompagnée de René, le cousin prêtre. Il s’y rendait chaque année, comme un anniversaire de ce jour où il faillit mourir devant les anges aux calices. Elle comprit alors ce qui les réunissait. Il avait été le chasseur impénitent devenu un curé méthodique et sensé. Elle avait satisfait ses envies de légèreté et de polissonnerie. Elle pensa à sa grand-mère, elle en était sure, aurait aimé sa décision. Dommage qu’ici encore elle n’ait pas pu lire François-René quand il disait : « Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts, les morts, au contraire, instruisent les vivants ».
Elle avait toujours pensé que sa grand-mère était comme elle, une rebelle. Mais, elle, avait dû rentrer dans le rang, épouser son Seigneur, Sieur de la Villeneuve. Elle avait vingt et un ans, son père était décédé en 1764, son frère Louis s’était marié deux ans plus tôt. Sa sœur jumelle, Marie-Jeanne, fréquentait assidûment René Croissant, qu’elle épousera en 1780. Son jeune frère Jean-Michel a quinze ans. Sa décision est prise, elle en a parlé à sa mère. Elle n’a jamais eu d’intimité avec cette mère issue de la noblesse. Elle a toujours été plus proche de son père René, le notaire chasseur, coureurs des bois. Elle se rend une dernière fois à la chapelle de Kergoat en Quéménéven, là, où, enfant, elle allait prier avec sa grand-mère. Elle se souvenait de ces mois avant ses sept ans où elle pouvait suivrent les ouvriers aux ordres de Guillaume Salaun, l’architecte de Pleyben. Ils reconstruisaient l’ancienne flèche du clocher, abattue par la foudre en 1740, et remplacée par un clocher à dôme et lanternon. Elle s’en va à Mellac, chez son cousin René, le curé.
Elle aimait accompagner René dans ses visites en campagne. Ces trajets par les chemins boueux et crottés leurs rappelaient les battues aux sangliers de leur enfance. Ils poussaient souvent leur aventure sur la route de Saint Thurien, descendant par le Buzit vers la rivière Isole. Ils longeaient la rivière jusqu’à Pont Croach. René, devenu le prêtre raisonnable, n’en oubliait pas son adolescence de vagabond : il faisait merveille pour attraper quelques jolies farios dans le lit de la rivière. Un jour de mai, ils s’enflammèrent en remontant jusqu’à Tro Isol.
Elle comprit immédiatement que sa vie allait changer. Oubliée la « rosse », quand elle croisa le regard doux et protecteur de Louis. Ils se marièrent en février 1781, René dit la messe, elle devenait la femme Heidon de Tro-Izol en Saint Thurien. Finie la Demoiselle, les Sieurs de-ci et de ça. Elle pleure en mettant au monde le petit Louis en avril 1782. Elle sanglota encore plus lorsque son époux mourra l’année suivante, à vingt-sept ans.
Personne n’a dû lire sur son visage ce regard emprunt d’abandon et de courroux, ce même visage qu’elle avait eu sur le petit muret du presbytère et le jour du décès de sa grand-mère.
Elle faisait souvent le chemin de Saint Thurien à Mellac pour y voir son cousin René, sa cousine Louise mariée à Gildas Scéo. Elle passait parfois quelques jours à Ty Bodel chez Louise. Elle y rencontra Mathurin Toulgoat, de Kermal en Saint Thurien. Leur fils Mathurin naît en 1786 à Tro Izol, une fille, Marie-Louise en 1788 alors qu’ils demeurent désormais au village du Cleuziou. Mathurin décède à l’age de deux ans, Marie-Louise à dix-huit mois. Marie-Rose aura encore ce regard de résignation et de révolte. Mathurin, son époux ne le saura jamais.
Leur fille Catherine naît en 1790. Marie-Rose est enceinte de cinq mois lorsqu’elle assiste au mariage de son frère Jean-Michel, le notaire, avec Marie Josèphe Kerambic et en souvenir de la petite fille morte six ans plus tôt ils nomment la dernière-née Marie-Louise. Elle se mariera en 1813 à Saint Thurien avec Jacques Ropers. Marie-Rose devient grand-mère et veuve pour la seconde fois à cinquante et un an. Elle aura encore ce jour-là son impressionnant regard, comme en ce lundi sept mars 1785, quand elle apprendra le décès de son cousin René, le curé, à Ty Bodel. Il y avait du brouillard, elle s’était assise sur le petit muret, mais personne ne lui avait donné la main ce jour-là.

Sans doute, les oiseaux étaient partis, eux aussi …

Marie-Rose GOURLAOUEN (1757-1834) … ma préférée, au milieu de tant d’individus recensés dans une généalogie de près de 20 000 personnes.
Je l’ai découverte en cherchant les ancêtres du patronyme Ropers, descendant direct de Marie- Rose.
Elle m’a intéressé, cette jeune fille issue de nobles familles, devenue une paysanne de Saint- Thurien, petit bourg du Finistère. Toutes les dates, tous les évènements familiaux, tous les personnages, tous les lieux sont réels.
J’avais choisi le titre « Tout n’est pas Rosse » en lisant l’acte de mariage de Rose Aliette PIERRE (1682-1738), son arrière grand-mère : elle avait signé Rosse. Ce n’est qu’après avoir écrit cette histoire où j’invente les raisons de la venue de Marie-Rose à Mellac, autre petit bourg du Finistère, tout près de Saint-Thurien, là où son cousin germain était curé, que j’ai retrouvé son acte de décès : morte à Saint-Thurien, mendiante, et appelée Marie Rosse ! Quel message y voir ?
Plusieurs années après, en faisant des recherches pour une amie sur un autre patronyme, j’ai retrouvé « MA » Marie-Rose dans ses ancêtres. Quand je l’ai revue, je l’ai accueilli  en la saluant d’un « bonjour Mme la Marquise », ce qui l’a fort surprise !
L’un des frères des frères de Marie Rose a eu aussi un destin étonnant : voir Les chouans à Querrien.
p.j.K ©2023

Acte de décès de Marie Rose

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La chapelle de Saint-Méen au Saint (56)
Le calvaire de Mellac : le petit muret !