Ce Généarécit  narre l’épopée de cinq femmes qui ont quitté Quimperlé pour rejoindre l’île de Jersey entre 1897 et 1924, selon les précieuses archives de Jersey Heritage (Merci pour leur aimable autorisation). Parmi elles, deux membres de la famille LE DREN-COLLIEC et trois femmes issues de la lignée des PERENNOU qui vont entremêler leurs destins.
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lundi 3 septembre 1923
Les cloches de l’église Sainte-Croix ont sonné dix-neuf heures depuis quelques minutes en ce trois septembre 1923. Luce COLLIEC, employée en tant que vendeuse, et Eugénie ALPHONSE, la domestique de la famille, achèvent leur journée de travail devant le commerce de Monsieur Étienne GUYOMAR, leur employeur. Le commerce « Au bon marché », est idéalement situé au 1 place Carnot, en basse ville à Quimperlé.

Luce et Eugénie

– Eugénie : « Luce, rentres-tu directement au Combout ? »
– Luce : « Oui, je prévois de passer par la rue de Quimper. Je dois récupérer la robe que ma mère a confiée aux Demoiselles LÉONARD. Angèle, la couturière, a achevé son travail ce matin, et sa sœur Marie, experte repasseuse, a dû finaliser le sien. »
– Eugénie ajoute : « En parlant du Combout, ça me rappelle qu’il y a un an aujourd’hui, nous y étions pour la fête organisée par Monsieur Harris en l’honneur de son frère. »
– Luce s’exclame : « Oh oui, tu as raison. Que de souvenirs. »
– Eugénie : « Cette fête était absolument magnifique, Luce. Te souviens-tu des deux adorables petites filles de Mme Harris, toutes mignonnes dans leurs costumes traditionnels bretons ? Et ta soeur Marie qui prenait tant de soin pour ajuster la coiffe de Mademoiselle Isabelle. C’était un spectacle vraiment charmant, n’est-ce pas ? »

– Luce : « Oui, une journée mémorable. Demain, je serai légèrement en retard, j’ai déjà informé Monsieur Guyomar. J’ai rendez-vous place Hervo avec Jeanne PERENNOU.
– Eugénie « Ah oui, est-ce toujours dans le cadre de ton projet de partir travailler à Jersey? »
– Luce : « Bien sûr, tu es au courant que j’ai déjà une tante là-bas. Depuis le décès de son épouse il y a deux ans, Monsieur Guyomar a pris la décision de mettre en vente le commerce, comme tu le sais. Il est agé de soixante-cinq ans et son fils est désormais marié et réside à Paris. Il serait donc plus judicieux pour moi d’envisager un autre travail. »
– Eugénie : « Oui, tu as raison, il faudrait que j’y pense également. J’ai 35 ans, je ne me vois pas retourner à la ferme à Clohars, où je suis née pourtant. »

Mardi 4 septembre 1923
– Luce : « Bonjour Jeanne, comment vas-tu ? »
– Jeanne : « Tu sais, Luce, depuis le mois de juin, j’ai quinze ans, et ma tante Philomène m’a toujours dit qu’à mes quinze ans, elle accepterait que je la rejoigne à Jersey. »
– Luce : « Oui, c’est pour cette raison que je voulais te parler. Tu sais que mon intention est aussi d’y rejoindre ma tante Marie Louise. Comme je pense que je vais perdre mon travail, je crois que le moment est venu. De plus, tante Marie Louise, la sœur de ma mère Julia, et son époux Joseph ROPARS, ont atteint la cinquantaine, et pour eux, la gestion du South Western Hôtel devient difficile. Depuis le décès de leur seul fils, le petit Louis, à l’âge de six ans, ils n’ont plus d’héritier et souhaitent garder l’hôtel dans la famille. »
– Jeanne : « Maintenant que nous allons avoir nos passeports, tout va s’accélérer. Ma soeur Philomène arrive le 19 avec mon autre tante Augustine accompagnée de son mari Jean BERTON qu’elle a épousé à Jersey en 1918. Je suis heureuse de les revoir et de connaître enfin mon oncle et ma cousine Simone. »
– Luce : « C’est vrai que ta tante Philomène, la demi soeur de ton père est à Jersey depuis longtemps déjà. C’était une amie de ma tante Marie Louise et elles sont parties toutes les deux il y a plus de dix ans maintenant. Philomène ne s’est toujours pas mariée ? »
– Jeanne :  » Non, et maintenant elle a 45 ans, alors j’imagine qu’elle finira sa vie vieille fille. C’est une excellente cuisinière et elle travaille pour des grandes familles. Elle m’a écrit qu’elle voyait souvent Marie Louise car elle habite Brooksland, Trinity Hill à St Helier, non loin du South Western Hôtel, qui est situé Caledonia Place. »
– Luce : « Bien sûr, Jeanne, pense un instant à cette éventualité fascinante : en choisissant de partir toutes les deux après nos tantes, nous deviendrons les deux seules familles de Quimperlé à entreprendre cette migration vers Jersey. D’un côté, les LE DREN-COLLIEC me concernant, et de l’autre, les PERENNOU dans ton cas, même si ta tante Philomène appartient à la lignée des LE MESTE. C’est une perspective singulière qui liera nos destins familiaux dans cette nouvelle aventure. »
Luce Colliec
Jeanne Perennou

Quinze ans plus tôt !

Le dimanche 23 août 1896, Marie Louise avait rendez-vous avec Philomène LE MESTE sur la place Lovignon. Elles affectionnaient particulièrement de se retrouver au bord de l’Éllé, s’installant confortablement sur les marches du lavoir. Ces dernières semaines, leurs conversations tournaient inlassablement autour de leur ambitieux projet de vie : émigrer vers l’île de Jersey. À 21 ans, Marie Louise était pleine d’énergie, tandis que Philomène, à 20 ans, démontrait déjà un talent indéniable en cuisine. Conscientes de leurs compétences, elles envisageaient de trouver du travail au service de familles bourgeoises, nourrissant l’espoir d’améliorer leur condition de vie.

En 1896, Marie Louise LE DREN réside rue Saint-Yves à Quimperlé aux côtés de sa mère, Marie Yvonne ROUAT. Son père, tanneur, est décédé en 1890, laissant Marie Louise et sa mère dans une situation financière précaire, contraintes de subvenir à leurs besoins en tant que journalières. Pendant cette période, sa sœur Julia a uni sa destinée à Charles COLLIEC. De son côté, son frère, Louis Marie, a récemment émigré en région parisienne, où il a épousé Marie Renée VIGOUROUX, une amie quimperloise de Julia.
À cette époque, Marie Louise est déjà devenue la tante attentionnée de deux enfants de Julia. De plus, une nouvelle fille s’est annoncée avec la naissance de Luce, née le 15 août 1896. Marie Louise a l’honneur d’être choisie comme marraine de cette petite fille, un rôle qu’elle prendra à cœur avec une profonde implication.

Marie Louise sera la première à quitter Quimperlé en 1897. Elle épousera l’année suivante Joseph ROPARS, né à Jersey, et rapidement ils s’installeront au South Western Hôtel, Caledonia place, à St Helier, en tant que propriétaires des lieux. Philomène la rejoindra en 1899.
L’hôtel appartenait alors à H.W.G. BENNETT.

1887

Dimanche 3 mai 1925
Il fait un temps radieux en ce début du mois de mai 1925. Vers midi, deux dames d’un certain âge sont attablées dans le bar du South Western Hôtel, Caledonia place à St. Helier (Jersey). Joseph ROPARS, le propriétaire,  a installé une grande table et plusieurs chaises dans la grande pièce. Pour l’instant seules deux chaises sont occupées : l’une par Marie Louise, propriétaire de l’hôtel, l’autre par Philomène, son amie. Philomène est arrivée depuis quelques minutes, elle a fait le chemin depuis St. Brelade où elle est employée comme cuisinière par Mrs SUMNER, à la villa Belle Vue. Rapidement l’endroit s’anime avec l’arrivée de jeunes personnes.

Le South Western Hôtel

Il y a là Luce COLLIEC, âgée de 29 ans, la nièce des propriétaires, qui a récemment rejoint Jersey, arrivant de Quimperlé. Elle accueille chaleureusement ses amis, en particulier Louise Augustine PERENNOU, 35 ans,  la demi-sœur de Philomène, qui habite à proximité au 19 Commercial Building. Louise est accompagnée de son époux, Raymond BERTON, un charcutier talentueux portant un imposant cageot rempli de délices culinaires qu’il a soigneusement élaborés. À leurs côtés, on trouve également leur fille, Simone, sept ans.
En plus de Louise, Jeanne PERENNOU, 17 ans,  se joint à la réunion. Elle est la nièce de Philomène et de Louise. Elle a obtenu une journée de repos de la part de son employeur, M. PALLOT du 8 Mulcaster Street. L’atmosphère est empreinte de joie et d’enthousiasme alors que cette joyeuse assemblée se réunit pour partager des moments agréables.

Voici une réunion exceptionnelle : les cinq protagonistes féminins partagent tous leurs racines à Quimperlé, dans le Finistère. Une multitude de souvenirs émergeront tout au long de la journée, chacune apportant sa petite anecdote sur la charmante « ville aux trois rivières ».

Épilogue généalogique

Philomène LE MESTE. (1876-1961)
Née le premier juillet 1876, Le Lichern, Quimperlé (29). Elle émigrera vers Jersey en 1899. Elle restera célibataire et grâce à ses compétences de cuisinière, elle parvient régulièrement à trouver un emploi au service de familles aisées. Elle fera toute sa carrière de cuisinière au service de plusieurs de ces grandes familles.

Philomène LE MESTE

Pour l’état civil elle est Marie Louise Philomène, la fille de Jacques LE MESTE et de Marguerite BREUTH. Lors du décès de son père alors qu’elle n’avait que 5 ans, sa mère se mariera avec Henri Toussaint PERENNOU, lui apportant ainsi deux demi-frères, René et Jean Marie, et une demi-sœur, Louise Augustine. René, époux de Marie Mathurine GUERROUÉ, est « Mort pour la France » le 18 septembre 1918. Jean Marie (1884-1914), « Mort pour la France » en 1914, épousera Marie Louise LE BRAS : ils eurent deux filles, Henriette (1910-1995) et Jeanne (1908-1992) qui rejoindra Louise Augustine à Jersey.

 Parmi elles, la famille MITCHELL, installée à la villa Broadlands à Grouville, où elle servira Mrs Blanche Arnold Hameen NICOL, épouse de William Edward MITCHELL. Les MITCHELL, venus de Ceylan, établirent leur demeure à Broadlands, confirmé par le testament de Mr MITCHELL en 1937, sept ans après s’y être installés. Philomène continua son service dévoué auprès du Major LE FEUVRE, Officier du North Lancaster Régiment, d’abord à Lyncroft, Midvale Road, puis à la villa Les Niemes, St Peter. Ce dernier poste marqua la fin de sa carrière.
En 1937, Philomène prit une retraite bien méritée et vécut paisiblement au 14 Halkett Street à St. Hélier jusqu’à son décès le 28 août 1961, à l’âge de 85 ans.

Villa Broadlands - Grouville
Villa Les Niemes - St Peter
D/S/B1/2030, Courtesy of Jersey Heritage
D/S/A/24/1111, Courtesy of Jersey Heritage

Sa jeune sœur, Louise Augustine PERENNOU, née en 1890 et cadette de 14 ans, nourrit le rêve de la rejoindre sur l’île de Jersey. Elle possède également des talents pour évoluer dans les cuisines des magnifiques villas jersiaises. En 1909, Philomène se trouve à Quimperlé, et elle repartira à Jersey avec sa demi-sœur Louise Augustine. Cette dernière épousera Jean Eugène Marie BERTON en 1917, un charcutier originaire de Bannegon dans le Cher. En 1918, le couple accueillera une petite fille qu’ils nommeront Simone.

Louise Augustine décède le 16 août 1938 à St. Helier à l’âge de 47 ans. Elle est inhumée à Mont à L’Abbé Cemetery. Veuf, Jean Eugène BERTON  épouse alors Germaine LE DANSEUR en 1953. Il décède le 21 février 1970 à l’âge de 77 ans, il est inhumé au Surville Cemetery.

D/S/B1/186, Courtesy of Jersey Heritage
DS/B1/185, Courtesy of Jersey Heritage
Jean Eugène Berton

Jeanne PERENNOU, la nièce de Philomène et de Louise Augustine, fille de leur frère Jean Marie, émigrera aussi vers Jersey. C’est elle qui en parlait si joyeusement avec Luce COLLIEC le mardi 4 septembre 1923. Elle deviendra le 3 juin 1929 Madame Raymond DURAND après avoir travaillé pendant cinq ans dans différentes familles. Elle aura trois enfants : Jeanne Louise (1930), Raymond Jean (1932) et Simone Georgette (1937). Elle décèdera en 1992 à St. Helier, à l’âge de 84 ans.

DS/B/7/10, Courtesy of Jersey Heritage
(©JH)
(©JH)

Marie Louise LE DREN, née en 1875 à Quimperlé, émigrera à Jersey en 1897 et épousera à St. Hélier Joseph ROPARS. Ils auront un garçon, Louis, né en 1899 qui décèdera malheureusement en 1904 à l’âge de 6 ans. Avec son époux ils seront les propriétaires du South Western Hotel, Caledonia place à St. Helier. Marie Louise cèdera l’établissement à sa nièce et filleule, Luce COLLIEC.

Marie Louise et Joseph 1920

Joseph ROPARS, son époux, est décédé le 28 janvier 1943, l’âge de 69 ans. Marie Louise, décède le 16 novembre 1955, elle est inhumée au cimetière Mont à L’Abbé, St. Helier. Son amie Philomène a pleuré ce jour là, elle se souvenait des moments passés sur les marches du lavoir de la place Lovignon à Quimperlé, soixante ans plus tôt, alors qu’elle rêvaient ensemble de s’expatrier.

Luce COLLIEC (15 août 1896 – 10 avril 1970)
Elle avait rejoint sa tante Marie Louise ROPARS en 1924. Ses sœurs l’avaient accompagnée. Elles avaient quitté le Combout à Quimperlé, où la famille demeurait, dans l’enceinte des Papeteries de Kerisole. (voir La fête au Combout). Ce moment de l’arrivée à Jersey fut immortalisé le 29 septembre 1924 devant le South Western Hotel.

1924 : Joseph ROPARS, Marie et Yolande COLLIEC, Marie Louise ROPARS et le petit Charles, le fils de Yolande, un couple d'ami et Luce COLLIEC.
DS/B1/592, Courtesy of Jersey Heritage
Luce août 1925
Septembre 1926
Luce, Yolande et Charles, M.L. Ropars, Marie - 1924

Luce épousera Jack GIBAUT le 28 mars 1939 à St. Helier. Ils seront les propriétaires du South Western Hotel pendant des années. Après la cession de l’établissement, ils s’établirent à la villa « Santa Lucia », Bagatelle Road, St. Saviour où Jack décèdera le 5 février 1962 à l’âge de 57 ans. Luce, devenue citoyenne britannique le 4 avril 1936, décède à l’hôpital Overdale le 10 avril 1970 à 73 ans. Elle était l’avant dernière des « filles de Quimperlé » devenues jersiaises … Jeanne PERENNOU, se souvînt alors de leur discussion à Quimperlé, place Hervo, le mardi 3 septembre 1923.

Luce - 1940
Jack - 1940
Luce - 1948
Ric, mascotte du South Western
Luce et Jack
Le bar du South Western
Le pianiste jouait tous les soirs ...

Vous pouvez également retrouver Luce COLLIEC en lisant La fête au Combout et en découvrant  L’histoire de Mistigri, vous retrouvez Marie Mathurine GUERROUÉ (« Nénaine Thurine »), qui était l’épouse de René PERENNOU, frère de Philomène LE MESTE et Louise Augustine PERENNOU-BERTON, et oncle  de Jeanne PERENNOU-DURAND. Ce sont ces coïncidences fréquentes que connaissent les passionnés de généalogie.

Sources :

  1.  Jersey Heritage avec leur aimable autorisation
  2. Archives Ouest-Éclair
  3. Archive Union Agricole et Maritime
  4. Archives du Finistère
  5. Archives familiales